Le parler-vrai: la nouvelle langue de bois

« Moi je voudrais un gouvernement qui parle vrai » (Nicolas Sarkozy, L’heure de vérité, 26 janvier 1992)

Les concepts marketing ne cessent de se convertir au politique. On a vu l’arrivée en politique du storytelling, du néo-protecting, de la communication 360 avec la percée du digital… Aujourd’hui c’est le parler-vrai qui est la grande tendance, notamment incarnée par une figure présidentielle qui se met plus que jamais en scène.

Mais les politiques peuvent-ils parler vrai ?

En 2006, Jean-François Copé avait déjà publié un « Promis, j’arrête la langue de bois » qui sonnait comme un mea culpa. Une telle promesse avait également été faite à la Libération, puis par Rocard, François Léotard, Chirac et dernièrement Nicolas Sarkozy.
Pourtant, la langue de bois n’est pas morte. Quand les politiques aujourd’hui commencent un discours par «arrêtons la langue de bois », ce qui suit est en général une parfaite illustration de ce qu’est la langue de bois : un florilège de lieux communs et d’expressions qui n’engagent à rien.

Aujourd’hui, le relâchement du langage devient un outil de communication, preuve de « naturel » et de proximité avec les «vrais gens». Le parler-vrai donne l’impression de rompre avec la langue de bois, et l’obscur langage technocrate, l’ « énalangue » comme la nomme Christian Delporte.

Le parler-vrai c’est le parler « comme tout le monde ». C’est dire je parle comme vous – je suis comme vous – vous pouvez me faire confiance. Le parler-vrai ce n’est pas chercher à dire la vérité. C’est parler avec des mots « vrais », que tout le monde comprend. S’identifier aux Français.

On peut ranger dans cette catégorie le mythique «casse-toi pov’ con’ ». Ici, l’insulte n’était sans doute pas calculée. Mais en d’autres circonstances, la violence d’un propos peut relever de la tactique démagogique : je parle vrai, moi, je dis ce que je pense et je ne m’en cache pas (sous-entendu contrairement aux autres). Parler vrai, c’est bien parler le langage du « peuple ». Et le degré de relâchement dans le propos correspond en fait au « peuple » que l’on vise, à la cible.

Le parler-vrai correspond vraiment au « style » Sarkozy. Déjà ministre de l’Intérieur, il fondait sa stratégie de communication sur le parler-vrai. Elle consistait à toujours parler comme le peuple et à étayer ses arguments par des témoignages anonymes qu’il aurait recueillis sur le terrain et qu’il racontait avec conviction. Pendant la campagne présidentielle, le candidat Nicolas Sarkozy a su montrer un vrai « don » pour le slogan et la formule qui claquent : « les requins de la finance », « la France qui se lève tôt ».
« Karcher », « racaille », par exemple,  sont des termes qui ont choqué, mais qui ont aussi rallié une part non négligeable de la population, concernée par le sentiment d’insécurité. Par conséquent leur usage a été – et est encore – le plus sûr moyen pour atteindre la population visée. Certains ont pu penser qu’il s’agissait de « gaffes », de dérapages dus à l’emportement d’un personnage un peu sanguin. On peut en douter. Et c’est justement cette ambigüité qui est la plus efficace. Car en utilisant de tels mots, on atteint une certaine part des électeurs plus à droite, tout en donnant l’impression de ne pas trop y toucher.

Bernard Tapie dans les années 1980-1990 maniait déjà la grossièreté comme un moyen de se placer en rupture avec les convenances politiques. De fait, quand on « parle vrai », on utilise un langage qui rend floue la frontière entre le politique et le civile, entendu comme la vie de tous les jours du citoyen. On donne presque l’impression de ne pas faire de politique, simplement d’exprimer une opinion : celle du peuple. On comprend bien l’ampleur démagogique de la manœuvre.

Le « parler-vrai » n’est pas le même en fonction des cibles que l’on veut toucher, des médias sur lesquels on passe. On ne parle pas de la même manière à la télévision, à la radio, en meeting. Le « medium c’est le message ».
De même, on ne s’exprime pas de la même manière selon les supports au sein d’un même média. Ainsi à la télévision un homme politique sortira tous les clichés de la langue de bois et du politiquement correct pour le journal de 20h, mais décontractera sa tenue, sa posture, son langage sur un talk-show. Il pourra même user de la plus grande familiarité, voire vulgarité comme Laurent Wauquiez sur le plateau de T’empêche tout le monde de dormir en décembre 2007, soudainement adepte des « pognon », « mec », « vachement » et autre « connerie »…

Les politiques se mettent en scène, en appellent à l’émotion, changent de registre avec une versatilité déconcertante. D’ailleurs, ce caractère changeant reste bien l’un des derniers indices pour le téléspectateur, auditeur, lecteur, de la fausseté d’une telle sincérité à l’apparence de naturel.

Le rôle des médias

Là où les médias sont coupables, c’est qu’ils ont tendance à relayer avec avidité cette forme d’expression. Toujours à la recherche des petites phrases et des bons clients, ils reprennent en cœur les formules populistes et leur donnent un écho démesuré. Ces « formules » ont un format parfait pour être répétées à l’infini dans tous les médias et sur tous les supports, et ainsi contribuer à la « circulation circulaire de l’information » (Bourdieu).

De fait les médias, en relayant les « petites formules » cash qui opèrent des raccourcis éhontés, ponctuent le débat médiatique et le faussent. Les politiques peuvent à coup sûr construire l’agenda médiatique en assénant régulièrement des formules qui seront forcément reprises par les médias et marqueront l’opinion.

De plus, ce parler-vrai en est arrivé à renverser les rôles ! A présent, c’est le journaliste qui se cantonne au politiquement correct face à un homme politique qui ose « parler-peuple » et débiter les formules populaires et les constats évidents, démagogiques, qui n’engagent à rien.

Les journalistes ne savent pas (/plus?)  interviewer comme il se doit les politiques.
Ils sont censés incarner le quatrième pouvoir. Veiller, dénoncer, évaluer les dirigeants, les mettre face à leur contradictions, les forcer à prendre position. Au contraire, ils les laissent éluder les questions, répondre par d’autres questions.
Il revient au journaliste de poser les bonnes questions. Car la langue-de-bois et le parler-vrai sont bien des manœuvres d’évitement. Je plaide en faveur de journalistes qui seraient plus inquisiteurs, intransigeants…

Et après ?

Les politiques commencent à s’auto-caricaturer quand ils essaient d’avoir l’air décontracté et de parler comme tout le monde dans les médias. Le public n’est plus vraiment dupe. Passé l’effet de mode, le parler-vrai peut se retourner contre celui qui en abuse de façon trop évidente.

La future tendance, issue du parler-vrai, pourrait être celle de l’hyper-simplification. Elle est déjà en marche. Il ne s’agirait plus seulement d’utiliser les « mots du peuple », c’est-à-dire à connotation populaire, mais des mots simples, même pour désigner des réalités complexes.
Parler simplement en soi est une qualité. Mais si les mots sont simples, ils doivent aussi être justes, précis.  Quand la simplification devient réduction elle ampute les idées, les débats.

J’espère que ces lignes vous aideront à y voir plus clair dans le discours politique et à constituer votre propre manuel anti-langue de bois!

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A propos du chroniqueur

Aime les médias, la musique, la pub, la vitamine C/ Kiffe le Traité Théologico-Politique de Spinoza, et les Pépitos/ Porte la frange depuis 4 ans, pour faire comme VV des Kills/ Écoute la radio dans la douche, lit des livres très intéressants/ Est fan de Bowie, Jean Dujardin, Monoprix et Radio Nova