Haiti : la misère en miroir ?

Haiti est pour moi un choc renouvelé. Pas celui de la misère et du malheur qui touche les plus démunis. Celui de son exploitation par l’Occident. Etrangement, plus l’époque contemporaine avance, plus la civilisation semble s’inverser dans l’ordre des nations. La décence semble quitter l’attitude des pays dits développés.

Quoi ?! Ce ne serait pas bien d’aller aider ces pauvres haïtiens touchés par le sort ?! Tous ces pauvres corps enchevêtrés ne demandent t-ils pas de la compassion et de la charité (pardon de l’aide humanitaire) ?! Il faut être un monstre pour penser cela….

Peut être…

Peut être que la misère n’est pas celle issue de l’accident, mais celle qui touche au quotidien. Un des pays les plus pauvres du monde, et maintenu dans la pauvreté par la communauté internationale.

Peut être que la misère sans spectacle, sans drame (au sens premier du terme : mouvement anecdotique qui crée l’émotion) n’est pas suffisamment impliquante pour nos cerveaux nourris (gavés ?) de storytelling et d’images fortes.

Peut être (et c’est encore pire) que nos consciences politiques se limitent aujourd’hui à un (pseudo) engagement humanitaire qui revisite la notion de charité. Aider les pauvres (quelques occasions par an) nourrirait l’impression de citoyenneté. Le reste (lutter contre les causes de la pauvreté et favoriser le développement et l’émancipation) serait tabou car induisant une forme d’utopie tendant vers le Chavisme (c’est l’essentiel de l’argument en vogue).

Alors, il ne reste que les yeux pour pleurer face à tant de misère. Pas celle des Haititiens, bien sûr touchés dans le plus grand dénuement, par le malheur qui s’acharne, mais forts de cette dignité qu’on construit chaque jour dans la plus grande frugalité.*

Non, on peut pleurer de la misère de nos concitoyens, nouveaux chiens Pavlov de l’émotion, réagissant par sms dès qu’un incident médiatique un peu étonnant les touche au cœur… sans penser plus avant à réfléchir. Virilio a raison: Tsunami, 11 septembre, Jean Paul II, Michael Jackson, Haiti…. Un accident en chasse l’autre. Un JT, une émotion, un don…. (Mars !) et ça repart!  L’info n’est plus un prétexte à la connaissance qui articule une histoire, des leçons, une vision. L’info devient un couloir à émotions. Passée la réaction, un petit tour et puis l’oubli. L’avenir de l’humain (en Occident): le poisson rouge ?

* Voir à ce sujet, le récit instructif de l’écrivain Dany Laferrière dans le quotidien québecois « La Presse » de cette semaine, qui était présent lors du tremblement de terre, et qui décrit la solidarité haïtienne: « J’ai vu une population disciplinée, pas impatiente et qui s’entraide dans la catastrophe générale. Si les Haïtiens ont de la difficulté à organiser le quotidien de la vie, dans la catastrophe, ils sont extraordinaires.(…) Quand tout tombe, reste la culture (les écrivains d’origine haïtienne ont remporté cette année une douzaine de prix internationaux). Et ce qui sauve cette ville, c’est le peuple. C’est lui qui fait la vie dans la rue, qui crée cette vie. » On est loin de la vision post-coloniale des gentils blancs qui viennent aider les noirs…

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