La grosse mystification du « Grand Journal »

[Enikao] qui aime se définir comme  « Dealer d’opinion [ Kronikeur du dérisoire | Changeur d'Umeur | Goûteur d'Ydés ] » écrit régulièrement sur les médias, les changements qui affectent notre société et le rapport que nous entretenons au politique. Il nous fait l’honneur d’écrire sur Tout Ca Magazine à travers une analyse du « Grand Journal » de Canal +.

Le « Grand Journal » porte très mal son nom. Vaguement héritière de Nulle Part Ailleurs, un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, l’émission en clair de Canal + se veut joyeuse et subversive pour conserver l’esprit Canal.
Mais appeler de ses vœux l’irrévérence et le mauvais goût n’est pas toujours facile, tout comme il est difficile d’entretenir la flamme. Etrange nom en vérité que celui de « Grand Journal », car en fait de journal on a… un joyeux fatras plein de #lol sans vraie information, des débats sur des sujets d’actualité plus ou moins brûlants avec divers invités (politique, société, artiste en tournée promotionnelle) et beaucoup de vide.
Toujours un peu gêné par le format foutraque, très syncopé et bizarrement agencé, j’ai pris le temps de faire le décompte du temps de 3 émissions pour faire une moyenne, en détaillant par rubrique. Le résultat est pour le moins révélateur : le « Grand Journal » est surtout un grand talk très mal entrecoupé de publicité et ponctué de temps morts intempestifs (applaudissements pour l’arrivée d’un invité ou d’un chroniqueur par exemple, typique d’un talk en public), avec des chroniques et des émissions qui pourraient tout à fait avoir une vie indépendante. C’est le cas des Guignols, des deux chroniques de Yann Barthès, du Zapping et du SAV des émissions que l’on pourrait glisser dans n’importe quelle case d’une chaîne non cryptée..
Déroulé chronologique de l’émission annoncée comme débutant à 19h05 :
19h06 : générique, applaudissements,
19h07 : Michel Denisot prends la parole et annonce le programme
19h08 : chronique de Jean-Michel Apathie
19h11 : premier débat
19h18 : question posée… avant la pub, jingle
19h18 : publicité
19h22 : reprise du débat, applaudissements
19h29 : changement de sujet, invité n°1 (parfois plusieurs), applaudissements
19h35 : le Petit journal de Yann Barthès
19h41 : arrivée de Pauline Lefèvre, applaudissements, météo, jingle
19h47 : le Zapping, applaudissements
19h54 : publicité
19h59 : les Guignols
20h07 : publicité
20h12 : jingle, invité n°2
20h21 : publicité, jingle
20h26 : invité n°3,
20h34 : 24 heures en 24 secondes et suite des chroniques de Yann Barthès
20h39 : Service Après-Vente des émissions

Au total, si on entre dans le détail, cela donne une répartition étrange du temps passé durant les 88 minutes sur lesquelles s’étire l’émission :

(La mesure a été faite sur 3 émissions, en comptant le temps passé par tranches de 5 secondes).

  • près d’un quart du temps est passé en publicité, celle-ci entrecoupe l’émission de façon dramatique dès la 11ème minute et encadre très bien Les Guignols
  • jingles et applaudissements représentent une proportion non négligeable que l’on ne trouverait pas dans un vrai journal. Les jingles vidéo mettent en scène Denisot et les chroniqueurs… à l’exception des Guignols et du Zapping
  • à peine un gros tiers de l’émission est consacré aux invités et au débat, le temps de parole des intervenants est très court. Seul le débat en première partie, affreusement coupé en deux, permet éventuellement de développer un peu pour peu que l’on ne soit pas trop interrompu
  • la météo de Canal + est depuis longtemps un repère de jolies filles mises en scène et surexposées pour leur plastique (au départ) et leurs pitreries (de plus en plus), comparativement au contenu informatif lui-même : sur presque deux minutes dont dispose Pauline Lefèvre, moins de la moitié est consacré à la météo elle-même
  • avec près de 11 minutes de temps d’antenne cumulé, Yann Barthès dispose du plus grand temps de parole sur l’ensemble du Grand Journal.

Appeler cette émission « journal » n’est pas anodin : la bataille de l’info est réelle et sérieuse entre chaînes, comme l’illustre l’ambition de M6 de produire un JT traditionnel depuis septembre 2009. Ce qui se joue, c’est la valeur de la publicité tout autour, davantage que la crédibilité de la chaîne.
Mais franchement, est-ce que ça ressemble à un journal, ça ? Ce n’est même pas un magazine, c’est davantage une émission de divertissement. Car parmi les invités figurent des témoins anecdotiques de ce qui a fait l’événement (ce qui n’est pas la même chose que ce qui fait l’actualité) et un ou plusieurs artistes en tournée promotionnelle.
Bien sûr, on pressent aisément et instinctivement que le Grand Journal est un format étrange. Maintenant, j’en ai la preuve.

9 Comments

  1. Mais oui cette émission est devenue vide, et la première partie c’est que de la lèche au politique invité. Apathie essaye bien de dire qqch, Ali Badou aussi, mais bon quand 2/3 des invités doivent être de l’UMP, c’est juste du discours pro gouvernemental sans débat politique. L’Elysée n’a pas à créer de chaine, elle a le grand journal! Arianne Massenet ne sert à rien, Mouloud a perdu de la verve en maigrissant et Tania présente des chanteurs sympas et hype quand elle a le temps. La deuxieme partie, c’est de la promo classique sur un film ou un disque assez classique et de bonne facture, heureusement qu’il y a Yann et le SAV. Mais la première partie c’est un vaste LOL, sauf le vendredi avec l’affrontement entre journalistes, mais là aussi, c’est très souvent les mêmes et on s’attend à leurs réactions 3 semaines à l’avance…

    Enfin donc je suis à peu près entièrement d’accord avec cet article, même si je continue à regarder assez régulièrement…

  2. j’aimerais bien qu’il y ait plus d’insolence, en fait. marrant de voir que ça ressemble de plus en plus à du Drucker chic…

    :(

  3. Cartex:

    Etonnant, en effet, de constater la part de « réclames » accordée dans cette émission. Je ne me doutais pas que le « Grand Journal », dans son intégralité était autant publicitaire. Même si je dois avouer avoir eu l’impression de voir Kad Merad quasi tous les mois dans cette émission…
    Cependant, je partage assez facilement l’avis de Camille. Yann Barthès et SVA portent secours à l’émission qui s’essouffle… Quant aux Guignols, il faudrait sans doute qu’ils retrouvent leur âme véritable !

  4. Et pourtant, c’est justement tout ces points qui font que le Grand Journal est comme un journal classique: sujets traités trop rapidement pour être digérés, publicités à outrance et, évidemment, des sujets sans importance qui laissent peu de place aux invités et à ceux qui auraient des choses à dire.

    Plus particulièrement, je suis extrêmement déçu par Mouloud qui avait bien commencé sur MTV et qui n’était pas si mal sur la Matinale, il est tombé dans une niaiserie et une complaisance à vomir, donnant une image du Hip Hop celle que justement MTV veut bien faire voir.

    J’ai été également choqué, comme bien souvent dans ces émissions qui sentent bon le parisianisme branchouille, par Ali Baddou « chroniqueur » littéraire (on ne peut évidemment pas l’appeler critique tellement ses interventions dégoulinent de bons sentiments, regardez Laurent Weil ou l’autre pot de fleur de la rubrique cinéma, c’est quand même grave) présentant un livre de Robert Castel sur la précarité au travail. Il existe une tradition débile sur les plateaux télé d’offrir les livres, dvd… qui ont fait l’objet d’une chronique. Hors lors de cette émission était invité deux ouvriers qui avait fait l’objet de poursuites pénales pour avoir bloqué leur usine et menacé de tout faire péter. Ali Baddou à la fin de sa chronique ne leur a pas offert le livre… Pourquoi il ne l’a pas offert? Mais « parce que l’ouvrier est un con. »

  5. VQ:

    Pas d’accord, la tribune du Petit Journal de Yann Barthès est l’une des rares à poser le doigt bien profond là où ça fait mal, en ressassant les discours et contradictions de l’ami Président par exemple.

    Un exemple de documentation poussée que l’opposition ferait bien de suivre pour construire sa contestation.

  6. @Squalpa : jugement à l’emporte-pièce, qu’un JT ne fasse que survoler l’actualité c’est exact, mais de là à faire des coupures pub toutes les 10 minutes ou à privilégier les programmes courts humoristiques…

    @VQ : Barthès fait de l’analyse d’image, de gestes et de discours. Très bien, ça fait du training, un peu comme les sélectionneurs visionnent un match pour comprendre ce qui s’est passé. Cela peut être drôle, parfois subversif, il est dans le rôle (utile) du bouffon qui singe et pointe les contradictions. Mais en faire le héraut d’une opposition politique « documentée », il ne faut pas exagérer non plus.

  7. en fait l’insolence décalée dont se réclame le journal se concentre de plus en plus sur Barthés.

  8. Reg:

    Le Grand Journal est effectivement une émission tout ce qu’il y a de plus creux. (hors Petit Journal, Zapping,..).

    Un seul visionnage permet de le constater. Nul besoin de chronomètre ;)

    Même si la démonstration est effectivement intéressante.

  9. oui, j’avais aussi remarqué ces entrecoupures pub… c’est en effet une émission promotionnelle avec un côté gaucho bien-pensant… on surprends parfois des remarques de Ali Baddou sur les expulsion d’Afghan notamment… ce côté bobo est confirmé par les pub et les produits proposés… vous me direz que c’est Canal +, la chaîne accessible aux abonnés, mais l’émission du Grand Journal (qui n’en est pas un comme le notent certains) est en clair… alors? Spectateurs en plus d’être bourgeois bien pensant, peut-être ainsi pauvre ou tout simplement nouveau riche à qui l’on souhaite offrir un contenu…

Post a Comment

*
* (will not be published)