UE, info ou intox #1

Puisqu’on parle d’intox cette semaine, l’occasion est toute trouvée pour évoquer les idées reçues, informations erronnées ou mensonges éhontés qu’on nous distille à grand soin quand il s’agit d’Europe. Les médias français s’attachent encore trop souvent à relier les enjeux européens à des problématiques partisanes nationales, le politique s’en saisit lors des grandes échéances électorales. Tout ceci est un jeu bien rôdé et il est difficile de démêler le vrai du faux qui susciterait  « l’enthousiasme contagieux » des citoyens. Tout de même, vous y avez cru, vous, à la horde de polonais en salopette qui menaçait d’envahir nos cuisines à l’affut d’éviers bouchés ? Quelques idées, du général au particulier…

Bruxelles se mêle de tout…

L’un des objectifs fondamentaux des Traités de Rome est la réalisation du marché commun. Cela suppose un processus d’harmonisation qui a longtemps poussé la Commission européenne à faire dans le détail, au risque de s’attirer l’ire des États membres. On se rappellera la directive sur la courbure du concombre, dans les années 1980, plus récemment celle sur le parmesan…Mais harmonisation ne signifie pas dépossession. La répartition des compétences et le principe de reconnaissance mutuelle impliquent une délimitation stricte du champ d’action entre les institutions et les États. Et puis, sans médisance aucune, 3500 fonctionnaires européens, c’est moitié moins que la ville de Paris…

L’Europe, c’est Bruxelles

…Amalgame facile utilisé au journal de 20h pour dénoncer que « Bruxelles a encore décidé que… » et qui n’a a priori aucun sens, si ce n’est de repousser la vision de l’UE dans les confins du Plat Pays. Non, tout ne se décide pas à Bruxelles! Rappelons que le siège du Parlement européen est Strasbourg, que l’idée de centre n’élimine jamais la périphérie ET que l’initiative des politiques dépend du compromis entre 27 Etats membres.Ce n’est pas Bruxelles qui décide mais un faisceau d’institutions dont les compétences sont définies par des traités, dont les pouvoirs ont été conférés par les États membres. Cet été, le tribunal constitutionnel de Karlsruhe rappelait dans un arrêt fondateur la « centralité du parlement national » et rappelait le principe de souveraineté des peuples. Si j’étais populiste, je dirais que l’Europe, c’est nous.

L’Europe n’intéresse pas les européens

…L’Union Européenne, cette incomprise. Certes, il n’est pas évident de comprendre la novlangue européenne, et les multiples procédures et organes qui compose le « machin » peuvent rebuter même les plus motivés. L’Europe intéresse,concerne, parce qu’elle est au cœur du quotidien (immigration, erasmus, contentieux transfrontaliers, etc).Tiens, encore Karlshrue, qui encourage les élus à exercer également leurs prérogatives sur des décisions qui concernent leurs électeurs ; un remède à l’euroseptiscisme ? Mais il n’est pas donné aux français européens de s’intéresser à l’UE. Une question à développer : pourquoi les médias français ne s’emparent-ils pas du thème européen? Pourquoi cet obséquieux silence?

L’Union européenne n’a aucune résonance internationale

…Ou comment devenir une vraie puissance quand on fait prévaloir les rapports de droit sur les rapports de force et qu’on vit reclus dans une sorte d’idéalisme post-moderne? La puissance par la norme signe-t-elle l’arrêt de mort de l’UE ? Les difficultés de l’UE à se faire entendre et à trouver sa voix reflètent mal un important maillage international et une visibilité dont on n’a pas conscience, notamment au travers d’accords de développement et de coopération, du haut niveau de technicité de ses experts détachés (Somalie par exemple) et de leur engagement dans la recherche de résolution des conflits. Si la coordination des positions est complexe -il s’agit de dépasser le bilatéral- il est sûr que l’UE s’exprime d’une seule voix dans les tribunes internationales et que les panneaux qu’avait demandés J. Delors pour indiquer le financement des projets européens sont visibles dans le fin fond de la savane. Oui.

La défense restera le domaine réservé des Etats (Par Samuel Faure, blogueur politique, rédacteur de Sur le chemin de la construction européenne)

Si le budget reste médiocre, il est en constante et forte augmentation : 2003, 46 millions d’euros contre 250 millions d’euros par an pour 2007-2013, soit une augmentation de plus de 500% !  On observe une institutionnalisation croissante : COPS, CEUE, EMUE, une foule d’acronymes quoi… et le Traité de Lisbonne a tout prévu, des coopérations renforcées, au Représentant des Affaires extérieures,et au Service diplomatique extérieur. Quand on se rappelle des déboires franco-britanniques pendant toute la guerre froide pour se mettre d’accord et des différences de culture stratégique au sein de l’UE (cf. Allemagne vs France), cette institutionnalisation tient du miracle – et non d’une grosse machine mal huilée. Enfin, la défense c’est aussi 24 missions de paix (civile, militaire, civilo-militaire)  menées depuis 2003 ; 67000 hommes engagés ; un mort (un soldat français) et l’A400M: tout le monde se moque de cet avion. Cependant, a-t-il un seul adversaire ? Aucun. Si la défense reste dans le pré-carré étatique, elle s’européanise progressivement.

L’ élargissement à l’est rend les frontières de l’UE moins lisibles (Par Philippe Perchoc, Rédacteur en chef de Nouvelle Europe, Doctorant à Sciences-Po)

…Oui et non. Chaque petit français de 10 ans reconnait la forme de la France, l’hexagone, sur un papier blanc. Un petit italien reconnaît lui aussi la botte quand on la lui présente. Mais un Européen de 50 ans ne reconnait pas la forme de l’Europe. Il n’y a pas d’instinct européen. Certes. Mais il a fallu 300 ans pour qu’un Français se sente hexagonal ! La construction européenne n’a que 50 ans. De plus, les frontières ont constamment évolué. Mais il semble que ce mouvement se ralentisse car bientôt l’Europe de la volonté et l’Europe de la géographie se seront rejointes : la forme se fixera alors. Si vous passez la frontière européenne à Ceuta ou en Ukraine, elle est très lisible : barbelée, surveillée, contrôlée. Elle est physique. Mais elle n’est pas encore imaginée par les Européens. Mais ce n’est probablement qu’une question de temps : nos petits enfants reconnaitront la salamandre européenne.

5 Comments

  1. donnez juste un espace public européen, ça ira sans doute mieux.

  2. @Laurent François

    C’est quoi un « espace public européen »?

  3. bonjour @LB2S ;)

    ma grande utopie : un espace européen où la langue ne serait pas un problème pour le citoyen lambda. Un espace qui serait poussé par les médias nationaux comme espace de référence des débats politiques.
    Un espace désintermédié des députés européens qui au niveau national ne font pas franchement passer l’idée de citoyenneté européenne (pas tous, mais c’est un sentiment général).
    Bref un espace public où le citoyen pourrait s’impliquer, pourrait discuter d’autre chose que des institutions mais bien plutôt des directives et de leurs enjeux. Un espace qui ne contraint pas le citoyen qui n’a pas fait le Collège de Bruges à se sentir européen

  4. Sarah Lemarié:

    Article éclairé et éclairant.

    Merci beaucoup!!

    Ce que tu dis sur la nécessité de construire une communauté européenne « imaginée » par les citoyens de chaque pays est très intéressant…
    Si les « citoyens européens » ne se conçoivent pas comme tels, c’est normal qu’ils ne se sentent pas concernés par les enjeux européens, ni même par les rendez-vous électoraux à l’échelle européenne. D’où certains flops…

  5. @Laurent François

    Non mais concrètement, ça prendrait quelle forme? Parce qu’un « espace », c’est plutôt vague…

    Les citoyens ne devraient pas parler des directives, pas plus que des institutions d’ailleurs. Mais du but. Où allons-nous? Quel projet avons-nous? Les directives sont un moyen d’y arriver. Et dans la définition d’un projet, la balle est dans le camp du politique. C’est à lui de proposer, de consulter, d’élaborer. Depuis l’euro, l’Europe est un peu en panne d’idée, non?

    Sinon, oui, je te confirme que c’est complètement utopique. Donc, il faut chercher autre chose.

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