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Berlin-Paris 2010, plus qu’un échange de murs?
Nous sommes quelques-uns à braver la rigueur de la nuit hivernale du vendredi 29 janvier, alors que 13 galeries donnent simultanément le coup d’envoi du volet parisien de Berlin-Paris 2010. Pour la seconde année consécutive, des galeries berlinoises et parisiennes échangent alternativement leur espace durant une à plusieurs semaine. Le programme, initié par la dynamique Ambassade de France à Berlin, en partenariat avec l’Institut Français vise à ‘contribuer au développement des échanges artistiques entre l’Allemagne et la France’. Rien que ça?
Chez Galerie 1900-2000, le marchand allemand Mehdi Chouakri, propose l’exposition Si belle et inutile (référence à une chanson de Lio sur la banalité des choses). L’artiste Gerold Miller y présente les Instants Visions et Total Objects, œuvres aux surfaces diverses, laquées ou cuivrées. Si la galerie du passionné David Fleiss m’a habitué à de l’art moderne plutôt qu’à du contemporain, je ne suis pas choqué d’y trouver ces monochromes sobres: les tableaux/sculptures de Miller sont des évocations de cadres, entre minimalisme et art conceptuel.
Framed Ball, Jeppe Hein, 2007
Passage par la galerie germanopratine de Jousse Entreprise où l’interaction entre le mobilier 50’s et les six artistes de la galerieJohann König (Jeppe Hein, Annette Kelm, Johannes Wohnseifer, Alicja Kwade, Kris Martin et Henning Bohl) fonctionne à merveille. Précisons que le plasticien danois Jeppe Hein, expert en illusion et ancien assistant d’Olafur Eliasson (excusez du peu), actuellement en résidence à l’atelier Calder, est exposé au FRAC Centre à Orléans jusqu’au 4 avril (Circus Hein).
Simon Starling, lauréat du Turner Prize 2005 et protégé écossais de la galerie Neugerriemschneider, présente son exposition personnelle « Red River » chez Kamel Mennour. Son travail poétique, processuel et contextuel, que j’avais remarqué l’automne dernier au MAC/VAL (lors de Thereherethenthere), prend ici la forme d’une histoire à mi-chemin entre réalité et fiction, entre Brancusi et Le Corbusier, entre l’Inde et l’Allemagne…
Untitled, Matti Braun
Il est également question d’invitation au voyage chez Nathalie Obadia, qui accueille la respectée galerie Esther Schipper mettant en scène les œuvres complexes de Nathan Carter, les propositions puissantes de Gabriel Kuri et les créations poétiques de Matti Braun. Ce dernier tisse une trame colorée qui renvoie aux interactions entre les cultures, où se mêlent faits historiques, souvenirs de papillons (!), images et formes épurées.
La galerie berlinoise Chert présente quant à elle, une exposition de groupe de trois de ses artistes à la galerie Carlos Cardenas, dont c’est la première participation à Berlin-Paris. Une fois maîtrisé le sourire (voire le rire franc) provoqué par la proximité de la sculpture phallique de la malicieuse Heike Kabisch et l’assemblage des poulets bourgeois un peu « freaks » de Petrit Halilaj, on est saisi par le travail anguleux et minéral de la sculptrice écossaise Carla Scott, tout en superposition.
Jusqu’à présent, on s’est laissé porter d’une galerie à l’autre, sans percevoir de lien entre les propositions. Une sourde déception s’installe à mesure qu’on bat le pavé. On doute que malgré le cocktail de présentation donné par le Ministre de la Culture jeudi dernier, l’émulation souhaitée par les organisateurs soit réelle. On en vient à se dire : ‘globalement, le programme manque de cohérence, tout cela n’est qu’une vaste opération de communication de l’Ambassade et du Ministère’. Si, comme l’affirme Cédric Aurelle, responsable du Bureau des Arts Plastiques à l’Ambassade de France, « le projet repose sur les galeries« , je commence à m’inquiéter. Les marchands Berlinois et leurs homologues parisiens me semblent, jusqu’ici, se conformer à un simpliste et attendu échange de murs.
Je me fais critique. ‘Tout l’enjeu serait-il là ? Les prestigieux galeristes berlinois triés sur le volet auraient ainsi, seuls, la chance « d’en être » ?’. Je me désole. ‘Qu’en est-il des squats de la Brunnenstrasse, quartier berlinois effervescent, dont je ne vois ici aucun représentant ?’ Je profiterai de mon trajet entre les rues de Quincampoix et de Turenne pour me questionner : ‘Quelle scène artistique est la plus dynamique? Paris? Berlin? Probablement Berlin, la scène la plus alternative des deux, avec ses ateliers peu chers, ses artistes beaucoup plus enclins à collaborer entre eux…’
Essence, Saâdane Afif
Je ravalerai rapidement mes comparaisons peu pertinentes et mes critiques faciles en passant le porche de Michel Rein. Ce dernier présente en effet avec Carlier/Gebauer un projet commun très convaincant, qui donne tout son sens à Berlin-Paris. L’exposition mêle intelligemment certains artistes de la galerie parisienne, Saâdane Afif (lauréat du Prix Marcel Duchamp 2009, Français ET Berlinois) et la talentueuse Elisa Pône, au trio composé de la réalisatrice italienne Rosa Bara, du photographe sud-africain renommé Santu Mofokeng et du versatile Michel François. Le résultat séduit par les nombreux échos (formels ou conceptuels) qui se font jour entre les œuvres, qui semblent s’interpeller, et par l’équilibre de la scénographie, qui fonctionne à merveille. A noter le ready made Essence de Saâdane Afif, inspiré d’une enseigne de station service parisienne, qui semble nous indiquer, hélas, la sortie.
Cette lumineuse synthèse entre l’émergente Belleville et Kreuzberg m’inspire tout de même l’idée que le projet repose grandement sur les artistes présentés, qui n’ont nul besoin de moyens démesurés pour être ambitieux. Leur exigence et leur qualité font, à mon sens, le succès de cette édition 2010.