Elle court, elle court la rumeur sur Internet!

De façon générale, les médias jouent un rôle de création, mais aussi d’amplification des rumeurs. Ce que change Internet, c’est l’ampleur de la rumeur, en la démultipliant, de façon exponentielle.

Pascal Froissart (chercheur au CNRS au laboratoire « Communication et politique ») définit la rumeur comme « information qui circule en s’amplifiant et en se déformant ». Et il ajoute : « En langage Internet, à la sauce moderne, on parle aussi de buzz. »

Internet, une technologie qui par nature se fait le relais des rumeurs

L’idéal démocratique et participatif d’Internet en fait le lieu par excellence de la source citoyenne. Internet est de fait caractérisé par la multiplication des sources non-vérifiées et quasiment anonymes. L’opacité et la difficulté d’identification des émetteurs des messages est un terreau parfait pour la diffusion d’informations erronées et de rumeurs.

La caractéristique de ce média est donc la difficulté de recouper les sources et d’identifier les émetteurs.  Ainsi n’importe quelle information peut être divulguée et une rumeur peut prendre le même poids pour le récepteur que l’information avérée.

Un secteur concurrentiel qui accélère l’information

Internet est le moteur d’une transformation déterministe du secteur informationnel. Son instantanéité tend à accentuer l’exigence de rapidité et à accroitre la concurrence entre les supports d’information. Ceux-ci, toujours en manque de contenus, reprennent des informations non recoupées de peur de manquer le scoop.  De fait, cette logique de scoop conduit même les  médias traditionnels tels que les journaux ou la télévision à se faire les vecteurs d’informations diffusées sur le net alors qu’elles sont fausses.

La rumeur sur la mort de Pascal Sevran (une semaine avant qu’il ne décède réellement) avait parcouru le web avant d’être reprise sur Europe 1 puis sur le plateau de Laurent Ruquier.  Les rumeurs de décès de people sont d’ailleurs très nombreuses sur Internet : voir l’article pour Tout ça de Marc Pernet, « Twitter m’a tuer (sic) ».

« La vitesse d’une rumeur n’est que le résultat de l’empressement des personnes à en parler autour d’elles » Jean-Noël Kapferer Rumeurs - Le Plus Vieux Média Du Monde

Cet empressement ? La logique du scoop, le manque constant de contenus, dus à l’accélération de l’information.

L’accélération du traitement de l’information, vers le modèle de l’info en continue, ne date pas de la naissance d’Internet. À la télévision déjà, au début des années 1990, CNN s’était faite l’ambassadrice de l’info en direct. Le traitement médiatique de la guerre du Golfe avait opéré un tournant dans le secteur informationnel : les embedded journalists – journalistes embarqués – fournissaient à la chaine de longues séquences prises sur le vif.  L’intérêt de ces images, qui n’apportaient rien de décisif à part l’impression du « terrain », était déjà remis en cause (Cf. travaux critiques d’Alain Woodrow et Rémy Rieffel).

Sur internet on retrouve la même logique démultipliée. L’instantanéité de l’information donne lieu à des routines informationnelles individuelles presque compulsives : nous sommes vissés à nos Netvibes, portails agrégateurs, flux RSS…

Et cette accélération de l’info-  combinée à la compulsion – est la caractéristique principale de la montée en puissance des rumeurs et effets de buzz sur Internet.

On s’achemine vers le modèle de l’info en continue. Peu à peu, on abdiquerait le travail d’analyse pour ne faire que de la retransmission d’actualité. Heureusement que Tout ça est là !

Ces derniers temps, on parle beaucoup dans les médias des journalistes qui cherchent  l’information sur les réseaux sociaux – comme Twitter, Facebook -  mais aussi sur Internet en général : sur les blogs par exemple, ou les forums. Allez lire à ce propos l’article « Le journaliste est-il lui aussi tombé dans le mythe marketing de Twitter ? » de Laurent François pour Tout ça.

Je doute que les journalistes considèrent ces réseaux comme des sources fiables. Cependant, ils peuvent largement se laisser influencer, notamment si une information a été reprise sur plusieurs supports sur le web. On retiendra que cette appréciation de la crédibilité de l’info en fonction du nombre d’occurrences est également propre à la technologie même d’Internet. Sur Internet, le système du page rank  considère que les pages les plus citées sont celles de meilleure qualité et que par conséquent elles doivent apparaître en premier dans les résultats d’une recherche.

Les réseaux sociaux,  démultiplicateurs de la rumeur

Les réseaux sociaux ont une grande puissance dans la propagation des rumeurs car on a plus tendance à croire ceux qui nous sont proches. La rumeur prend également une grande ampleur sur les blogs car les blogueurs jouent le rôle de leaders d’opinion, de gatekeepers.

Ainsi, on a aussi vu courir la rumeur sur la mort de Flavie Flament qui serait décédée d’overdose médicamenteuse. Cette rumeur courait depuis quelques heures quand elle a été reprise par lepost.fr, site d’information aussi alimenté par des blogueurs. C’est à ce moment qu’elle a pris toute son ampleur et a été relayée sur des blogs influents comme celui de Jean-Marc Morandini.

Avec une telle circulation de l’information, Internet se retrouve au centre d’un phénomène de création du réel.

« Au fur et à mesure qu’elle grandit, la rumeur devient de plus en plus convaincante.  Colportée au début peut-être par amusement, elle devient certitude. » Jean-Noël Kapferer, Rumeurs - Le Plus Vieux Média Du Monde

L’industrie du buzz

Il ne faut néanmoins pas occulter le fait que toute rumeur peut servir un groupe : une entreprise, une institution, une organisation, un lobby… Ainsi, il ne faut pas analyser le rôle d’Internet dans la propagation des rumeurs comme un simple phénomène spontané, mais comme un processus  derrière lequel se cachent des acteurs en qui entraîne toujours des enjeux.

La rumeur peut être instrumentalisée à des fins politiques. Une chaine de mails s’était constituée sur Internet propageant la rumeur que Barack Obama était musulman et avait étudié dans une école islamiste radicale d’Indonésie.  Celui-ci avait contre-attaqué en lançant une nouvelle chaine de mails : I’m Not a Muslim! Forward This to Everyone You Know.

La rumeur  sur Internet peut aussi être utilisée à des fins de promotion. Dans cette situation, on la nomme plus souvent buzz.

Les agences de pub misent de plus en plus sur les campagnes de buzz sur internet, et certaines se spécialisent même dans ce domaine : Buzzman en est l’exemple le plus représentatif. L’agence s’est notamment illustrée avec la campagne Chabal Le Duel pour Orange.

Pascal Froissart met en lumière le caractère second de l’effet de rumeur qui relève du phénomène de création, de participation, de parodie. L’ « effet de buzz » peut en effet caractériser le phénomène d’appropriation collective autour d’une info, qui contribue à construire du lien social. Ce feedback peut se manifester dans les commentaires des Internautes, dans les ripostes et les parodies des vidéos sur le net. La possibilité de « répondre » par la vidéo à un clip vidéo est une des caractéristiques du succès des grandes campagnes de buzz, et mérite d’être prise en compte par les agences.

On assiste à une véritable communion autour de l’événement.

Donc, il ne faut pas considérer les bouffées d’audience, les buzzs et les effets de rumeurs simplement par des mesures quantitatives : il faut envisager la dimension participative. De plus, envisager la participation et l’engagement des internautes dans le phénomène permet d’expliquer pourquoi certains produits (images, textes, films) acquièrent une notoriété plus grande que leur seul contenu ne permettrait d’expliquer : la participation des internautes participe de leur succès.

Allez constater l’effet de buzz autour du clip d’OK Go : clip original VS parodie

« Faire de l’audience » n’est pas agglomérer, concrétionner, agréger des publics ; c’est concevoir un espace public dans lequel les acteurs, pour rationnels qu’ils soient, pourront imaginer, évoluer librement : la pensée d’Habermas trouve soudain sa pertinence dans le cyberespace. » Pascal Froissart

Recyclage de buzz

Une nouvelle tendance émerge, celle de lancer une pub en format web, et d’en faire un spot TV une fois qu’elle a buzzé sur Internet. Les annonceurs font ainsi d’une pierre deux coups en sondant l’audience sur le net puis en recyclant le concept phare de la pub à la TV une fois que celui-ci a déjà bien imprégné la communauté web (ex. de la pub pour la Honda Insight).

Le fake

Cette tendance des campagnes buzz a donné elle-même naissance à une nouvelle tendance : le fake.

Les fakes, ce sont des pubs qui circulent sur Internet, sans que l’on sache s’il s’agit de vraies pubs commandées par des annonceurs, ou de vidéos parodiques réalisées par des particuliers. Plus qu’un effet de rumeur, ils SONT la rumeur puisque leur source est non-identifiée.

Allez-voir cette pub – insensée – supposée être pour Carrefour Discount, Je n’aime pas mamie, mais dont l’annonceur et l’agence renient toute parenté… Un bel exemple de confusion entre info et intox !

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