La Revue #1 : pourquoi débattre ? éclairage sur « le grand débat sur l’identité nationale »

Tout Ca Mag’ aime l’initiative de Grégory Bozonnet et Line Mazuire, qui co-animent La Revue.

Mars

« En 1992, Population, immigration et identité nationale de Gérard Noiriel s’ouvrait sur ces mots : « Depuis une dizaine d’années, les problèmes d’immigration et d’identité nationale sont au cœur de l’actualité politique, non seulement en France, mais dans l’ensemble de l’Europe ». L’idée que le sujet serait tabou – véhiculée par le gouvernement et notamment par Eric Besson qui y consacre un chapitre entier dans son opuscule (p.26) – n’a pas d’autre fondement qu’une volonté politique de diffuser une doxa erronée.

Depuis le XVIIIe siècle et l’avènement du concept de « nation » – au sens politique du terme – ce mot n’a cessé d’être débattu, précisé et redéfini. Pour Jules Michelet, historien du XIXe siècle : l’Angleterre est un empire, l’Allemagne une race, et la France est une « personne », qui a pris conscience de son existence en 1789. « Qu’est-ce qu’une nation ? », la célèbre conférence d’Ernest Renan – citée, détournée, malmenée pendant ce débat – est prononcée quelques années après l’humiliante défaite Française contre la Prusse et fixe l’idée d’une différence entre le concept français et allemand de nation. C’est à cette époque, dans ce contexte, que se dessine l’idée « d’un plébiscite de tous les jours ». Paul Ricœur définit notre identité nationale selon deux critères, la « mêmeté » et l’« ipsité ». A la fin du XIXe siècle, contrairement aux allemands, les français sont identiques, la mêmeté, et possèdent une histoire commune qui forge leur sentiment d’appartenance à la nation, l’ipsité. La IIIe République porte ce nouveau concept de nation, notamment en imposant aux enfants un enseignement de l’histoire basée sur la gloire de nos héros nationaux et de la géographie enseignée avec une Alsace toujours Française.

Anne-Marie Thiesse, historienne spécialiste du sujet, montre que la construction des identités nationales est un processus complexe, qui s’est engagé dès le XIXème dans la plupart des pays européens et n’en finit pas de se renouveler (p.20). Selon elle, il n’est « rien de plus international que la formation des identités nationales ». Les pays européens ont à cette époque cherché à tisser des représentations nouvelles pour créer le lien social nécessaire au « vivre ensemble ». Patrick Weil, auteur de Qu’est-ce qu’un Français , explique que la notion de nationalité a varié selon le temps (p.26). Ainsi, quatre critères peuvent donner droit à la nationalité française : le lieu de naissance, le lien de filiation, la résidence, le statut matrimonial. Selon les périodes, selon la représentation que notre société véhiculait des femmes, des juifs, des musulmans d’Algérie…, on leur a accordé, nié ou refusé la nationalité française. Il est donc définitivement erroné de croire que cette question est nouvelle, tout comme il serait faux de croire que la nation est essentialiste et immuable. Comme tout individu, la nation française est en permanente évolution.

Dès lors, pourquoi un tel débat ? Parce que le concept de nation est éminemment politique. Pour Gérard Noiriel (p.30), la IIIeRépublique a « fabriqué la ‘’communauté nationale’’ en même temps qu’elle favorisait le processus de différentiation des affiliations » : l’identité nationale est devenue une composante de l’identité de tous les citoyens, qui baignaient dans un « nous Français », mais elle n’était pas la seule facette de leur identité. En effet, la fin du XIXevoit se développer en même temps que la presse à grand tirage, la démocratisation de l’enseignement, l’émergence des premières « catégories socio-professionnelles ». « Le fait que les individus soient rattachés à différents groupes sociaux a multiplié les identités latentes (potentielles), qui doivent être activées pour s’imposer ». En fonction du contexte, certaines de ces identités potentielles acquièrent plus ou moins de visibilité dans l’espace public. Dans les années 1880, la « politisation de l’identité nationale devient alors une arme essentielle pour combattre la lutte des classes ». Une leçon d’histoire à mettre en écho avec notre contexte contemporain. Après la seconde guerre mondiale, le nationalisme et profondément et durablement discrédité. Gérard Noiriel montre qu’il faudra attendre le début des années 80 et les prémices de la popularité de Jean-Marie Le Pen pour que le sujet réapparaisse dans les médias. Depuis, sous couvert de ne pas vouloir laisser au parti frontiste le monopole de ce sujet, l’identité nationale a été mobilisée par la droite essentiellement et la gauche épisodiquement.

Porté par les médias, le thème de l’identité nationale devient même un sujet central de la présidentielle de 2007, après l’annonce de la création par le candidat Sarkozy d’un ministère de l’Immigration et de l’identité nationale. Pour Gérard Noiriel, les différences entre le patriotisme de Ségolène Royal et le nationalisme de Nicolas Sarkozy sont aussi marquées que celles qui opposaient Jaurès et Barrès au début du XXème. S’il ne fait aucun doute qu’en imposant un tel débat, le candidat de l’UMP cherchait à raviver le clivage droite/gauche qu’il avait estompé en début de campagne, ce sujet n’a pas été choisi au hasard. La dernière enquête décennale sur les valeurs des Français montre l’intérêt que ces derniers portent à ce sujet. 90% des personnes interrogées se déclarent fières d’être Françaises, alors qu’elles n’étaient que 82% en 1981. Plus intéressant encore, les clivages se sont estompés : même les populations qui étaient en 1981 en retrait quant à l’affirmation de leur fierté nationale, comme les militants de gauche et surtout d’extrême gauche, ne se différencient plus aujourd’hui des autres Français. Cette enquête révèle aussi qu’une majorité des Français (56%) pense que « les immigrés sont une charge pour la sécurité sociale du pays », qu’un Français sur trois estime que la « culture est menacée par les immigrés »et que ces derniers « aggravent les problèmes de criminalité », même si les immigrés sont cependant toujours mieux acceptés en France. Les auteurs de l’enquête concluent que même si l’idée d’interdire ou de contrôler strictement l’immigration diminue en France, cette question demeure un sujet qui divise la société française. Pour un candidat qui cherchait le clivage, rien de mieux dès lors.

Ce débat a pourtant échoué. Censé se conclure par un grand colloque débouchant sur un nouveau contrat d’intégration, le grand débat sur l’identité nationale devra se contenter d’un simple séminaire gouvernemental dont le seul objectif était de mettre fin au désastre. Mais alors, pourquoi consacrer ce premier numéro à ce sujet éculé ? Tout simplement parce que nous considérons que ce débat est nécessaire et que la conséquence première de son échec va être de faire disparaître le thème, voire l’idée de débat, pour quelques années, alors qu’il est toujours plus important. A l’heure de la mondialisation, alors que l’immigration a amené avec elle de nouvelles cultures, une nouvelle religion, et leur corollaire de questions de société, il est plus que jamais indispensable de pouvoir répondre à la question de ce qu’est un Français. Inutile de préciser que les immigrés fraichement arrivés sur le territoire, qu’ils souhaitent conserver leur nationalité ou devenir français, attendent que le pays d’accueil donne une réponse à cette question.

Comme nous l’explique Philippe Breton (p.23), la démocratie est basée sur la parole. Ce qui, dans les faits, montre la supériorité de ce régime, sont les débats, les échanges d’idées qui produisent des décisions et des politiques plus rationnelles et réfléchies. Si ce débat ne s’était pas paré de ses habits jacobins centralisateurs, en étant encadré par les préfets, pilotés par une volonté et des enjeux politiques, il aurait pu permettre de réfléchir à un nouveau modèle d’intégration français. En laissant chaque citoyen s’exprimer, affirmer ses craintes sans pour autant le taxer de xénophobie, un débat mieux organisé aurait permis à notre société de mieux se connaître, aux citoyens de mieux vivre avec les étrangers et aux « Français de souche » de mieux cohabiter avec ceux « de feuillages »… »

Line MAZUIR et Grégory BOZONNET

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La rédaction de Tout Ca magazine