Le futur des médias

Face à l’ébullition médiatique qui entoure Internet et ses innovations passionnantes, intrigantes, prometteuses, tournées vers l’avenir, on se prend à rêver éveillé. Internet a en effet été le catalyseur de nombreux espoirs pour les sociétés contemporaines depuis la fin du XXème siècle.  Il a incarné le rêve d’un espace affranchi du temps et de l’espace, d’un outil permettant une communication parfaite entre les hommes, le rêve d’une démocratie électronique.

S’affranchir du fantasme du supermédia

Vous avez sans doute tous entendu le discours bien répandu qui consiste à dire qu’Internet signe la fin de la radio, de la télévision, de la presse. Je pense que la vision d’Internet pris comme supermédia écrasant et remplaçant tous les autres est une vaste supercherie. Chaque média induit des usages différents. Si l’article s’intitule «le futur des médias », c’est qu’il ne me semble pas que l’on s’achemine vers un média unique. Les usages des différents médias se rééquilibrent constamment à l’arrivée des nouveaux. Et ce sera sans doute le cas d’Internet quand son successeur naîtra.

L’arrivée d’un nouveau média entraîne des réadaptations dans les usages et le temps consacré à chaque média.  On a par exemple vu avec l’enquête d’Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français à l’ère du numérique (octobre 2009), que la catégorie des 15-24 ans regarde la télévision en moyenne 2h de moins par semaine, et écoute également la radio en moyenne 2h de moins par semaine. Ces temps d’écoute sont largement compensés par le temps passé sur Internet. Cependant, le rééquilibrage du temps consacré à chaque média n’induit pas la fin des médias traditionnels !

On avait déjà entendu ce type de discours avec l’arrivée de la radio, puis de la télévision. Avait alors été prédit que la radio remplacerait la presse, puis que la télévision remplacerait à la fois la presse et la radio. Une nouvelle technique focalise des espérances, des fantasmes par rapport aux progrès, à l’emprise de l’homme sur la nature. Cela nous donne une image de ce à quoi les contemporains aspirent.  Avec la démocratisation de la radio dans les années 1930, on avait déjà les mêmes espérances qu’avec Internet : avoir des contacts au bout du monde, créer une communauté d’auditeurs mondiale. Puis la télévision avait été le catalyseur des mêmes espoirs. Au moment de son arrivée dans les foyers, les commentateurs prométhéens prédisaient la naissance d’une nouvelle conscience collective au sein de la communauté des téléspectateurs.

La permanence des discours prospectivistes

À l’apparition de chaque nouveau média, on entend deux types de discours prospectivistes : l’un catastrophiste, l’autre matérialiste fervent, que l’on peut rattacher au courant du technicisme prométhéen. Ces deux types de discours constituent les extrémités du spectre de tout ce qu’on entend à propos d’Internet.

Pour simplifier, on peut considérer que le premier discours se résume à dénoncer les dérives possibles d’Internet et ses conséquences néfastes pour la société. Le discours de la catastrophe considère en effet qu’Internet va tuer les autres médias – le livre, la presse, la radio, la télévision – mettre en péril les libertés fondamentales par le fichage des individus, fragmenter une société qui ne se composerait plus que d’individus branchés…

Le deuxième discours correspond au discours de la « révolution Internet ». Il fait l’éloge de ses possibles et entretient le fantasme du supermédia.  Le discours prométhéen érige Internet en technologie triomphante. Les rêveurs d’un village planétaire imaginent une société mondialisée fondée sur la liberté, l’intelligence, la connaissance exhaustive, la fraternité des échanges. Internet, ce serait la devise Liberté, égalité, fraternité à l’échelle mondiale.

Cette opposition entre discours catastrophiste et discours prométhéen doit pouvoir servir de repère pour relativiser et mettre en perspective l’ensemble du panorama des discours propres à l’arrivée des nouveaux médias.

Ci-dessous, une vidéo dans la plus pure tradition prospectiviste.

La convergence

Ce que l’on peut empiriquement observer aujourd’hui, c’est la tendance à la convergence.

La convergence c’est le rapprochement entre tous les supports. Cela peut désigner le rapprochement  entre fixe et mobile, c’est-à-dire la possibilité de consommer des contenus partout où l’on va, sur son Smartphone. Cela peut aussi renvoyer à la possibilité de consommer un contenu en dehors  de son support d’origine, par exemple, un titre de presse sur Internet.

« La convergence est le processus naturel qui découle de la standardisation de la codification des données : la numérisation. » Thomas Paris dans la revue Réseaux, « De la numérisation à la convergence : le défi réglementaire ».

Radio, télévision, téléphone et Internet échangent leurs contenus. La radio transite par les réseaux de télévision numérique, le téléphone et la musique par Internet, les programmes de télévision et les sites Internet sont visibles sur les téléphones mobiles.

Cela ne signifie pas forcément que l’on va réduire le nombre d’outils électroniques pour la lecture de tous ces contenus, et centraliser leur consommation, par exemple sur son iPad. Au contraire, la tendance est à la multiplication des supports électroniques qui interagissent entre eux et peuvent lire tous les contenus. On va vers la diversification et non la contraction des supports de réception.

Cependant, il faut tout de même noter que le support susceptible de concentrer tous les contenus à l’avenir – sans supprimer les autres supports – c’est bien le Smartphone.

On estime qu’en 2010 vont être vendus 250 millions de téléviseurs, 300 millions d’ordinateurs, et entre 1 et 1,2 milliard de téléphones mobiles. On renouvelle en moyenne un téléviseur tous les 6/7 ans, un ordinateur tous les 5 ans, et un portable tous les 18 mois. 4, 5 milliards de personnes seront équipées d’un mobile en 2010. De fait, les évolutions technologiques de pointe se trouvent essentiellement dans ce nouveau micro ordinateur qu’est le nouveau téléphone mobile. Le réseau 4G sera opérationnel aux USA dans certaines villes fin 2010, et au Japon en 2011. Il permettra de télécharger des contenus à haut débit et de visionner des programmes avec une grande qualité de réception sur son Smartphone. Le Smartphone représente donc un enjeu de taille pour les producteurs de contenus car la 4G va redynamiser les usages mobiles de l’Internet.

Le fantasme d’un symbionet

On parlait déjà de « révolution » avec l’arrivée de la radio, puis de la télévision. Alors pourquoi parler de « révolution Internet » ? Pour être tout à fait juste, il faut rendre à Internet ce qui fait sa spécificité, ce qui en fait un média à développement exponentiel : c’est un média de connexion, et non de diffusion.

Le maître en matière de prospective technologique, c’est bien Joël de Rosnay. Il imagine un Internet du futur, un symbionet, basé sur les découvertes scientifiques récentes en la matière.

Les objets se dotent de puces, les endroits de systèmes de détection du mouvement, les affiches de spotcodes qu’on prend en photo et qui nous amènent vers des liens. Notre environnement devient intelligent, cliquable. Pour Joël de Rosnay, l’ »environnement cliquable », ou « réalité augmentée » c’est le web 4.0.

Puis, réalité virtuelle et réalité augmentée fusionneraient pour créer le web symbiotique, ou symbionet. Ce serait le web 5.0. La densité des liaisons, des adresses, créerait un tissu de plus en plus dense. Or, rappelle-t-il, on constate en biologie que lorsque quelque chose se densifie, des propriétés nouvelles apparaissent. Pour de Rosnay, on s’acheminerait vers un écosystème où l’Homme deviendrait omniscient. On ne serait plus sur Internet mais dans Internet. Aujourd’hui, on sait déjà ce que les autres savent, on partage l’information. On sait aussi ce que les autres ressentent presqu’en temps réel avec Facebook et Twitter. Avec le symbionet, on irait donc  vers une conscience planétaire à la fois émotionnelle et rationnelle.

Mais cette approche prospectiviste du net n’est pas qu’optimiste. Elle soulève des questions fondamentales quant à quel type de réseau nous souhaitons pour l’avenir. Joël de Rosnay se demande si l’on s’acheminerait vers une conscience planétaire réfléchie, si ce symbionet aurait un dieu. En tout état de cause, la perspective du symbionet force à s’interroger sur les moyens d’empêcher qu’un tel média ne tombe dans les mains d’une seule puissance.

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A propos du chroniqueur

Aime les médias, la musique, la pub, la vitamine C/ Kiffe le Traité Théologico-Politique de Spinoza, et les Pépitos/ Porte la frange depuis 4 ans, pour faire comme VV des Kills/ Écoute la radio dans la douche, lit des livres très intéressants/ Est fan de Bowie, Jean Dujardin, Monoprix et Radio Nova