Le journalisme, une histoire d’indépendance.

Assurer l’indépendance du journalisme, c’est se prescrire un espace public sain. Mais une telle indépendance ne va pas de soi. Elle est le fruit d’une conquête permanente pour s’affranchir de la dépendance économique, politique, voire structurelle.

  • Les débuts de la presse et la dépendance au pouvoir

Depuis ses origines, le journalisme a été confronté à la question de son indépendance.

En France, la Gazette de Théophraste Renaudot, née en 1631, se faisait la voix du pouvoir royal et contribuait à la promotion de la politique étrangère de la France. De Richelieu à Mazarin, la Gazette n’était tolérée que parce qu’elle contribuait grandement à la propagande du gouvernement.

Aux XVIIe et XVIIIe, la presse était toujours soumise au régime du privilège, elle ne pouvait paraître que sur autorisation. Elle subissait le contrôle préalable et la censure.

Les débuts de la presse étaient donc marqués par une forte dépendance au politique. Le principal défi pour l’indépendance des journalistes était de s’affranchir du pouvoir.

  • La Révolution – point de départ de la conquête de l’indépendance

À la Révolution, pour la première fois, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 affirma le principe de la liberté de la presse :

« La libre communication de la pensée et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi »

Cette déclaration eut un effet dans toute l’Europe. Et la liberté de la presse fut le cheval de bataille des journalistes du monde entier pendant tout le XIXe siècle. Cependant, elle ne marquait que le début de la conquête pour l’indépendance des journalistes. De fait, si les journaux fleurirent en France jusqu’en 1792, dans la « liberté illimitée » selon l’expression de Pierre Albert, la presse fut à nouveau asservie par le pouvoir dès la Terreur  en 1792. Ainsi, on constate que l’histoire de l’indépendance des journalistes est parallèle à l’histoire politique.  Au début de chaque nouveau régime, le pouvoir en place était soutenu par la majorité des journaux, qui avaient la plupart du temps contribué à leur succès.  Le pouvoir leur était donc favorable et avait la volonté de les soutenir  pour parachever leur conquête de l’opinion publique. Par conséquent, pendant les premières années du règne de  Louis XVIII, puis de Louis Philippe, et à l’arrivée de Napoléon III, les journalistes bénéficiaient d’une législation assouplie en leur faveur. Cependant, dès que les journalistes faisaient signe de s’opposer, les gouvernants revenaient à la charge en renforçant la législation pour les museler. Ce va et vient continua au bon vouloir du politique jusqu’à la Libération.

  • Une dépendance économique.

La question de l’indépendance du journalisme est aussi économique. Bernard Miège rappelle que la presse française a pendant longtemps cédé à la tentation de l’affairisme. Quand les milieux d’affaire investissaient dans la presse, c’était souvent pour pratiquer du lobbying et soutenir des intérêts particuliers. Certains argumenteront que c’est toujours le cas. Mais au XIXe et au XXe siècle, jusqu’à la Libération, ces pratiques étaient particulièrement frappantes. Lors du scandale de Panamá, les journalistes recevaient des pots de vin de Jacques de Reinach en contrepartie de leur silence sur les corruptions d’hommes politiques. Sous la IIIe République encore, de nombreux journaux (pas la totalité) étaient payés pour faire la promotion des emprunts russes.

Dans Bel-Ami, Maupassant dénonce la corruption et la vénalité des journalistes de son époque. Il y révèle par exemple que les théâtres avaient l’habitude de souscrire de nombreux abonnements à un même journal pour s’assurer de bonnes critiques. Dans le roman, les journalistes font l’éloge ou provoquent la perte des hommes politiques, des acteurs, ou écrivains, à l’aune des subsides qu’ils reçoivent.

Pour contrer ces pratiques, sous le Front Populaire et à la Libération, les partis de gauche entreprirent de construire une sorte de service public de l’information écrite. On aménagea les messageries de presse, l’approvisionnement en papier. On réorganisa  l’AFP et on prit des mesures de moralisation dans les ordonnances d’août 1944. L’enjeu était d’assurer  l’objectivité de la presse par son indépendance financière. Aujourd’hui, la presse française est ainsi fortement subventionnée. Certains soulignent que le problème de la dépendance financière de la presse n’a pas été supprimé mais simplement déplacé, puisque l’Etat en est son principal actionnaire. De même, l’AFP est financée pour moitié par l’Etat qui fait souscrire de nombreux abonnements aux services de l’Agence à ses ambassades, ministères et autres administrations. Ces souscriptions correspondent à un financement public déguisé qui peut faire penser que l’AFP est en fait un établissement public, même si ce statut avait été abandonné en 1957 face à la pression des critiques de ses concurrents internationaux.

  • Une dépendance structurelle ?

Avec Pierre Bourdieu, les critiques autour de l’indépendance du journalisme se sont déplacées vers le champ organisationnel. Le sociologue argumente en effet que le journalisme souffre d’une corruption structurelle. Pour lui, la recherche du scoop, la concurrence pour la plus grande audience, la recherche de l’exclusivité accélèrent la production de l’information et menacent son intégrité, aboutissent à l’uniformisation et à la banalisation. Les journalistes verraient le monde à travers des « lunettes » :

« Les journalistes ont des ‘’lunettes’’ particulières à partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres ; et voient d’une certaine manière les choses qu’ils voient. Ils opèrent une sélection et une construction de ce qui est sélectionné. Le principe de sélection, c’est la recherche du sensationnel, du spectaculaire. »  Pierre Bourdieu, Sur la télévision

De plus, dans le domaine de la presse écrite,  le degré d’autonomie d’un journaliste dépendrait « d’abord du degré de concentration de la presse ». Pour l’auteur, la corruption est donc structurelle, inhérente à l’organisation de la profession elle-même, et ne laisserait aucune marge de manœuvre aux journalistes individuels, incorporés dans la machine. Bourdieu infantilise totalement les journalistes qu’il considère comme « manipulés autant que manipulateurs ». La presse serait donc fondamentalement  hétéronome : dépendante à l’égard de règles extérieures, celles du marché, de l’audience, de la publicité… Et pour le sociologue, cette dépendance nuirait gravement à la démocratie et à la vie politique.

Le déterminisme de Bourdieu n’est pas une position intellectuelle viable. Il aboutit sur une impasse, un constat d’impuissance. De plus, il contribue à renforcer  la suspicion à l’égard de l’information, ainsi que l’idée répandue aujourd’hui que la profession est maudite, et que sa condition ne pourra jamais être améliorée.

L’histoire de la conquête de l’indépendance du journalisme reste aujourd’hui encore une histoire d’argent. Cependant, il semble que depuis ses origines, et même lors des périodes de rigueur, l’indépendance du journalisme s’est construite à travers des personnalités de journalistes. Aujourd’hui, les « militants » de tous les jours pour l’indépendance sont les journalistes qui savent résister à leurs propriétaires. Ce sont ceux encore qui prennent le risque de faire du journalisme d’investigation pour révéler les grands scandales financiers et politiques : une forme de journalisme très peu rémunératrice car sur la longue durée, et dangereuse en cas de procès ad hominem.

Mais l’indépendance d’une profession ne peut pas seulement s’acquérir par la volonté d’individus uniques. La législation des médias, la question du statut du journaliste ainsi que le financement restent donc certaines des clés du problème.

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