La réforme du lycée pour les nuls

Il y a un peu plus d’un an, le ministre de l’Education Nationale de l’époque et récente victime du suffrage régional Xavier Darcos renonçait à son projet de réforme du lycée face aux grèves et manifestations des lycéens et de leurs professeurs.

Aujourd’hui, le même texte ou presque est sur le point d’être adopté sans mobilisation massive des professeurs ni blocage ni barricades, malgré les suppressions de postes qui s’annoncent et malgré l’alourdissement conséquent de leur charge de travail. Luc Chatel, l’ancien DRH de l’Oréal serait-il un génie politique ? Lui qui n’avait aucune connaissance du monde très fermé de l’Education Nationale a pourtant réussi là où son prédécesseur agrégé de Lettres classiques a échoué. L’art subtil de la réforme en politique est une question de communication, à vouloir faire trop de pédagogie auprès des professionnels du secteur Darcos s’est cassé les dents. Le petit protégé du Président est quant à lui passé discrètement sans faire de vagues et surtout il a eu la bonne idée de ne pas se présenter aux élections régionales.

Essayons de juger avec un peu de distance les grands axes de sa réforme qui sont les suivants :

  • Rééquilibrer entre elles et spécialiser davantage les trois séries générales S, L, et ES : Cette décision est plutôt pertinente tant la série S était devenue dominante et filière d’excellence, même pour les études supérieures à caractère littéraire ! Cependant la suppression de l’enseignement de l’histoire-géographie en terminale S semble davantage traduire une volonté de nivellement par le bas…
  • Permettre aux élèves de changer de série en fin de première : En théorie c’est une bonne idée d’introduire de la flexibilité dans un système qui en manquait, en pratique c’est tout simplement une hérésie puisque le texte prévoit que les élèves pourront changer de série grâce à des stages « passerelles » organisés « pendant l’année scolaire ou les vacances » !!! Soyons réaliste : aucun professeur n’acceptera jamais de les encadrer… Pour éviter les redoublements, le projet prévoit par ailleurs des stages de remise à niveau, encore une fois organisés « pendant l’année scolaire ou les vacances », donc ils paraissent eux-aussi peu envisageables dans les faits…
  • Mise en œuvre de deux heures hebdomadaires d’accompagnement personnalisé : C’est assez intelligent de vouloir accompagner les élèves en difficulté mais cela se fait au détriment des heures de modules qui disparaissent, donc on supprime des heures de groupes…pour créer des heures de soutien par groupe !
  • Création d’options d’exploration en seconde, dont au moins une obligatoire dans le domaine économique, c’est bien comme ça les Français comprendront mieux pourquoi ils se feront licencier 10 ans plus tard. Pour les autres options facultatives il ne fait aucun doute que l’immense majorité des lycées n’en proposeront qu’un choix limité. Quel lycée va offrir 8h par semaine d’art du cirque ? (sans blague c’est l’exemple choisi par la brochure ministérielle !)

2010 ne sera pas le printemps des profs

Pour observer de l’intérieur la vie des lycées, je peux affirmer que finalement ce qui irrite le plus les profs, ce ne sont pas tellement les changements profonds de programmes et d’organisation. Non, LE point qui pose problème c’est en réalité la création du grand méchant Conseil Pédagogique. Il s’agit en fait d’un conseil composé d’enseignants de plusieurs disciplines chargé d’orienter et de coordonner les choix pédagogiques faits dans chaque établissement. Il organisera notamment le fameux accompagnement personnalisé. Il faut savoir que d’une manière générale, les profs détestent que l’on regarde par-dessus leur épaule et ils ont en aversion toute forme d’autorité sur leur pratique. Les salles de classe doivent rester leur sanctuaire et ils y sont attachés. La sacrosainte liberté pédagogique des enseignants n’est cependant pas remise en cause par ce conseil pédagogique, dont les attributions et les modalités de nomination sont assez bâtardes.

En revanche, la charge de travail des profs se verra alourdie par leur nouvelle mission d’orientation qui sera intégrée dans les deux heures d’accompagnement personnalisé. Nul doute que cette évolution du métier d’enseignant annonce la fin programmée de celui de conseiller d’orientation. De la même manière, la réduction globale du volume horaire de certaines disciplines générales comme l’histoire-géographie ou le français au profit des langues vivantes va contribuer à accentuer les suppressions de postes au sein des établissements et la réduction du nombre de postes proposés aux concours (Capes/Agrégation). 2010 sera-t-il le printemps des étudiants?

Ce nouveau lycée de la rentrée 2010 qui s’accompagne d’une profonde réforme de la formation des enseignants ne semble pas du tout révolutionnaire contrairement à ce que veulent faire croire tantôt le ministre, tantôt certains syndicats. Comme à chaque réforme, les lycéens ne devraient y voir que du feu. Par contre avec les changements de programmes ce sont les éditeurs de manuels scolaires qui se frottent les mains, ils commencent déjà à faire chauffer les planches d’impression et ceux-là aimeraient des réformes tous les ans…

En somme, les objectifs annoncés par ce texte révèlent un diagnostic assez juste des dysfonctionnements du lycée, cependant force est de constater que cette réforme est davantage un lifting esthétisant de la vitrine de l’école républicaine qu’une véritable correction du système qui envoie chaque année un étudiant sur deux échouer en première année universitaire…

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