Laisse-moi débarrasser !

Ceci est un plaidoyer en faveur d’une meilleure place des femmes dans la société africaine.

Moins de trois semaines après la célébration de la Journée Internationale de la Femme, et alors que je termine un ouvrage passionnant intitulé La mutation des femmes Chinoises au XXème siècle, la question s’impose : où se situe la femme africaine, quant à elle, sur l’échelle du progrès social ? Le contraste est en effet saisissant : dans les sociétés machos patriarcales africaines (et en particulier la camerounaise, celle que je connais le moins mal mieux), force est de constater que le fossé demeure entre les genres.

Genre : traditionnellement, la femme africaine a toujours été le pilier du foyer, levée à l’aurore pour le travail des champs, couchée tardivement après avoir assuré l’éducation des plus petits. Cela ne constituera pas un argument, mais de ma propre expérience, ma grand-mère maternelle a élevé seule (après la disparition prématurée de mon grand-père) neuf enfants, tout en dirigeant d’une main ferme sa florissante entreprise. Je ne peux qu’imaginer les obstacles qui se sont imposés à elle dans les années 60, au sein d’un pays tout juste décolonisé et encore enraciné dans des coutumes discriminatoires à l’égard de la gente féminine.

La littérature -masculine- du continent est riche en éloges à la « Mère noire » (de la poésie neo-nègre de Senghor dans le fameux Femme nue Femme noire, au sensible de Gaston-Paul Effa, en passant par le classique de Camara Laye, L’enfant noir), toujours décrite comme à la fois belle, douce, déterminée et digne. Si ces illustres faiyots hommes lettrés ne sont pas nécessairement un échantillon représentatif, ils constituent néanmoins la preuve de la reconnaissance par certains que ce qu’ils sont aujourd’hui est le fruit des nombreux sacrifices de leur génitrice (et de leurs compagnes).

Tout ceci ne serait qu’un joli comte africain à la Kirikou narré à l’ombre d’un palmier, si la situation ne demeurait pas insupportable difficile pour quantité de femmes africaines. En s’attardant un moment sur quelques chiffres on comprendra qu’il s’agit plutôt d’un roman noir dont le dernier chapitre est encore loin. Du point de vue des droits (l’excision demeure un fléau: on dénombre 28 pays africains où les mutilations sexuelles féminines sont encore pratiquées), du point de vue de la violence à leur égard (domestiques notamment), de l’accès à l’éducation (chez les petites filles, le taux d’alphabétisation atteint encore péniblement les 50 % dans la majeure partie des pays), de l’accès à la santé (le taux de prévalence du Sida est supérieur chez les femmes  et la transmission du virus de la mère à l’enfant demeure fréquente par manque d’information) la situation est catastrophique.

L’Afrique est souvent qualifiée de « continent de tous les paradoxes ». Preuve en est : malgré les disparités entre les sexes à de nombreux égards, sur le plan économique les choses semblent s’améliorer: beaucoup de compagnies africaines donnent l’exemple à leurs homologues occidentales dans le domaine de la -désormais- commune ‘diversité’. Ainsi, à un même niveau hiérarchique, nos dames auront un salaire égal à celui des hommes dans un nombre croissant d’entreprises. Si cela ne concerne que les femmes qui ont la chance d’occuper un emploi salarié (majoritairement urbaines), c’est un progrès indéniable.

Pr. Rashika El Ridi © Micheline Pelletier

En outre, il y a un espoir évident du point de vue de la représentation et du pouvoir de décision des femmes africaines. Un nombre croissant d’entre elles occupent le premier plan dans divers secteurs. La recherche scientifique notamment. Ce parfois, grâce à des initiatives menées conjointement avec le secteur privé : à travers le programme pour les Femmes et la Science, L’Oréal et l’UNESCO se mobilisent ainsi depuis 12 ans pour la cause des femmes scientifiques. L’Afrique s’est de nouveau distinguée cette année, à travers la récompense attribuée au Pr. Rashika El Ridi, immunologue égyptienne et inspiratrice de nombreuses jeunes scientifiques, qui a contribué au développement d’un vaccin contre la bilharziose,  une maladie parasitaire tropicale qui touche plus de 200 millions de personnes.

Marietta Solange Soupi Nkeutcha (center), UNESCO-L'ORÉAL Fellow 2010, receiving her Fellowship certificate from Béatrice Dautresme, Vice President of L'Oréal, and Walter Erdelen, Assistant Director-General of UNESCO © Caroline Doutre / Abaca Press

Le programme L’Oréal Unesco Pour les Femmes et la Science encourage également les vocations des jeunes filles dans ce domaine : chaque année, des Bourses internationales sont allouées dans les Sciences de la Vie à de jeunes chercheuses, doctorantes ou post-doctorantes. Marietta Solange Soupi Nkeutcha, spécialiste camerounaise en biotechnologie des plantes est l’une des bénéficiaires africaines de l’édition 2010. Son projet de recherche se concentre sur la culture de tissus du cacao, afin de relever les défis liés au développement durable et au mieux-être des petits planteurs, à la protection de l’environnement et à la diversification des produits. Elle travaille en effet à la conception de variétés plus résistantes nécessitant moins de traitements chimiques.

Et pendant ce temps? Pendant que leurs moitiés s’attèlent à relever les défis de demain, nos pères ne continuent-ils pas à mettre les pieds sous la table lorsqu’ils rentrent chez eux, car le repas est prêt et encore chaud dans les marmites? Pendant ce temps, ne tolère-t-on pas aisément que les maris aient plusieurs « bureaux » (traduction: plusieurs maîtresses). Pendant ce temps, ne considère-t-on pas encore qu’un petit garçon, c’est mieux qu’une petite fille? Hélas, si. Résultat : on se retrouve avec des générations de fainéants qui pensent que tout leur est dû puisque c’était déjà le cas dans leur enfance. Ils reproduisent ainsi ce modèle, passant toujours avant leurs sœurs durant leur tendre enfance (pourtant elles participaient bien souvent à leur éducation).

J’exagère à peine…

Je ne me ferai pas plus royaliste que le roi (ou plus féministe que Simone Veil si vous préférez). J’en ai profité allègrement. Parfois à mes dépens, cela dit: il m’est arrivé d’être remis à ma place par  une amie après un dîner partagé, lorsque je tentais de lui donner un coup de main « Laisse-donc tout cela sur la table Stéphane, la cuisine n’est pas ton élément ».

C’est dire à quel point ce système injuste est ancré, et pas uniquement dans les esprits testostéronés. J’en viens finalement à ce qui m’énerve cette semaine (c’est ce que je répondis d’ailleurs à mon hôtesse) : laisse-moi débarrasser !

ps : le lien vers le poème de Senghor, est réservé aux vrais amateurs de poésie…

2 Comments

  1. Coucou Stéphane,
    Je trouve que tu as une belle plume!!! Ta réflexion sur la place de la femme africaine est malheureusement très juste.
    Pour ce qui est de ma réflexion « Laisse-donc tout cela sur la table Stéphane, la cuisine n’est pas ton élément ». Tu sais oh combien et comment nous sommes élevés en Afrique,l’accueil que nous devons faire à nos invités doit être irréprochable et généreux(que nous le voulions ou pas, c’est en nous,malgré notre bi culturalité et ce n’est pas plus mal). Ceci dit, si je me rappelle bien de cette soirée, c’était bien joyeux tout ça, mes réflexes ont dû m’abandonné car j’aurai plutot dit : « Laisse-donc tout cela sur la table Stéphane, la cuisine n’est pas ton élément, c’est celui de mon homme ».Eh oui, chez moi, c’est le monde à l’envers et on aime bien! Par contre, une chose que nous les femmes souhaiterions(en tout cas, celles qui me ressemblent)que les hommes fassent, c’est qu’au lieu de tenter de débarasser la table , faites-le!!!!des initiatives les mecs!!!
    Bises et à très bientôt.

  2. Ben oui, c’est toute la différence entre ESSAYER et RÉUSSIR: une question de foi, finalement.

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