Il y a une semaine, un homme pousse un autre homme devant un RER qui arrive en gare. Celui qui tombe, violemment percuté, meurt très rapidement. Celui qui a poussé est rattrapé quelque temps plus tard. Il est schizophrène et ne suit pas son traitement. Les prénoms sont inventés. Et ce qui suit ne vient que de mon imagination.
Jean-Yves prend son sac, ses clés, ouvre la porte, ferme la porte descend ses sept étages, marche, il y a environ vingt pas jusqu’à la bouche de métro. Escaliers, escaliers, portillon, destination : St Lazare.
Nicolas a 26 ans. Rien n’est propre, ni sa tête, ni ses fringues, plus de café, ça ne va pas. En lassant ses chaussures – on va sortir, ce sera mieux, tout est mieux, dehors – ça va mieux, hein. Les clés, la porte, beaucoup de marche. Au troisième étage, le courrier n’est pas ramassé. Dehors, soleil, les gens marchent, ils sont pressés, ils vont au travail.
Seulement moi, dit Nicolas, je vais, je viens, désoeuvré, je ne fais rien. Dans le flot, à contre-courant, un peu blasé. « Pourquoi y a-t-il tant de courrier devant la porte du troisième ? » Des gens, des gens, encore des gens, qui ne vont pas dans son sens.
Corinne conduit. Aller-Retour, puis retour de l’aller, quand dans l’allée les mêmes gens ou d’autres, se pressent pour arriver. En attendant un métro. Un tram. Un bus. Ou un RER.
Fatigués, tous. Les gens – il faut toujours travailler, il y a trop de monde, on n’est plus chez soi, trop de bruit, ou pas assez, trop proche des autres mais si loin. On s’effleure, ce n’est jamais un contact, plutôt un inconvénient qu’on pare : tenue de combat en téléphone, baladeur, livre, journal. Fatigué, Jean-Yves ? Un peu oui, il n’est pas tout jeune, toujours le même trajet, à faire depuis pas mal d’année, un peu fatigué, oui, c’est vrai mais Pâques arrive, les chocolats, la bonne bouffe et un peu de joie.
Corinne conduit. Aller-Retour. Puis retour et dans l’allée les gens se dépêchent d’arriver. Puis attendent. Grimpent. Attendent. Arrivent, enfin.
Nicolas, rien n’est propre, la ville est salle, du bruit et puis rien à faire. Surtout, surtout, pas de médicaments. Ce n’est pas une vie. Quel avenir voir venir, aucun, car si le médicament contient, il prend aussi beaucoup de force, d’intellect, de mémoire, d’agilité, de perspicacité. Mais il contient. Cette part de lui qu’il savoure tellement, car il est fort, il est beau, il est grand, il peut faire tout ce qu’il veut.
Tiens ! Une bouche d’entrée, c’est la gare St Lazare, c’est bien. Tous les gens s’engouffrent dedans, alors moi aussi. Il se dit, ça, Nicolas. Alors on voit – enfin il se voit – dieu vivant, descendant d’un bond céleste les escalators, ces milliers de marches électroniques de la gare St Lazare. On va aller ressusciter quelqu’un, tiens, c’est dans le thème, et puis, Pâques arrive, après tout.
A peine le temps de s’installer dans l’attente, dans l’attente d’arriver, que je me sens comme projeté et puis. Rien, noir.
Je ne l’ai pas vu arriver, pas le temps, trop vite, pourtant j’ai freiné. Pas de retour de l’aller.
Je suis dehors, dieu est parti, qu’est-ce que je fais, maintenant ?
Tout ça pour dire que la crise, c’est aussi ces moments où on pète un cable. Des moments très graves, pour des malades atteints très profondément dans leur être. La crise, c’est le moment où on apprend que son père / son mari / son fils… est mort parce qu’un fou l’a poussé. La crise, c’est quand quelqu’un vient s’exploser sur le pare-brise du véhicule que vous conduisez et vous ne pouvez rien faire pour l’aider.
La crise, c’est aussi la récupération politique de ce genre d’événement. Que les politiques soient de gauche, de droite. La crise, c’est qu’on entend peu les psy — chiatres, chologues, soignants et soignés. La crise, c’est un fait divers qui sert d’ébauche pour une politique de gestion de la folie.
La crise : penser qu’obliger les gens – les forcer – à se soigner est la solution. L’absorption forcée de médicaments réglera le problème.
La crise : toujours fermer des lits, en hôpitaux, en structures ouvertes et fermées. Croire que les « dysfonctionnements » sont une question de gestion et de sécurité.
La crise, c’est 14 000 malades mentaux en prison. Ils ne savent pas ce qu’ils y font, n’ont pas forcément tout le temps conscience de ce qu’ils ont fait. Subissent, plus qu’autres choses. Enfermer n’est pas soigner.


1 Comment
Face à « une crise » et quelle qu’elle soit, il est effectivement toujours plus facile de blâmer la maladie que le traitement.
Bon et bien pas mal l’article Mat Mut ! Et parce que je trouve que ça colle bien à ton propos (et ça fait pseudo intello et j’aime ça), une petite citation de Michel qui avait, en son temps, déjà tout compris. « Tel est le pouvoir de la folie : énoncer ce secret insensé de l’homme que le point ultime de sa chute c’est son premier matin, que son soir s’achève sur sa plus jeune lumière, qu’en lui la fin est recommencement. »