Non medium sum

La crise que nous connaissons viendrait de l’imprudence d’acteurs de la finance. L’appât du gain aurait érodé les signaux d’alerte et les règles de prudence traditionnelles. A vouloir gagner beaucoup trop vite, la finance aurait plongé l’économie et la société dans un coma latent.

Certes.

Les crises suivant les spéculations sont récurrentes. Elles font partie du capitalisme. Elles sont intrinsèquement liées à la finance qui fonctionne par bulles spéculatives : jeu de rumeur et mimétisme font et défont les marchés. Ils imposent à l’économie réelle leurs modes.

Difficile d’échapper au constat.

Une crise de la médiation

Alors pourquoi une crise ? Comment la crise ? Est ce qu’une crise est encore une crise lorsqu’elle est prévisible et voulue ? Est ce qu’un couple qui cherche la dispute pour mieux se réconcilier est en crise ?  (oui c’est un peu poussé, mais c’est voulu…)

Ce qui m’interpelle, c’est que cette crise majeure depuis 1929, voir plus, se produit dans un climat d’accès à l’information sans précédent. Internet est un gigantesque foutoir, une énorme machine à rumeurs… mais Internet c’est aussi la possibilité de trouver une somme de connaissances sans pareil. Et là…

Rien.

Pour reprendre l’édito de Laurent, la principale crise pour moi est la crise de la médiation. Les individus, les sociétés font des erreurs. Elles avancent parce qu’elles cherchent à ne pas les reproduire. C’est un combat permanent entre détenteurs de pouvoirs et producteurs de progrès, un véritable trafic d’influence autour de l’information. Car l’information fait sens (donc société) quand on l’organise.

Et ne produit rien dans le cas contraire.

Information vs connaissance

Le mythe du 21è siècle est basé sur ce socle de l’information. De l’accès à la connaissance. Mais, les évènements récents illustrent une difficulté voir une impossibilité à transformer l’information en connaissance.  La faute à un bain culturel pas toujours très liant, pas très inspirant. Mais aussi parce que les pratiques ne conduisent pas à une transformation en matériau prêt à l’action citoyenne.

La connaissance n’est rien si on ne s’en sert. Et là… ça va (plutôt) mal. Une étude récente a montré que les internautes n’utilisaient pas Internet pour se faire de nouvelles relations. Le cercle d’amis n’augmentait pas réellement, le web ne servirait ainsi qu’à entretenir plus ou moins son réseau actuel. Il en irait de même pour la connaissance. De part son fonctionnement communautaire, la toile confirmerait les convictions des individus plus qu’elle n’aboutirait sur des débats.

Quand on sait que la société se fonde sur une ouverture, une co-construction permanente, il est difficile d’envisager une dynamique positive avec les simples pratiques consommatoires.

L’information apparaît assimilée comme un produit, non comme une source de connaissance donc de confrontation, de réflexion et de débat.

Mais pire encore…

Si le rapport à l’information pêche par embouteillage de l’offre et faiblesse de l’acquisition, son statut paraît de plus en plus galvaudé. Bien des responsables, politiques et économiques n’hésitent pas à dénaturer la vérité pour leur intérêt. Peu importe la vérité, car tout est spectacle… et l’important est de rester sur la scène.

Du coup les menaces gagnent. Un gendarme chercheur se retrouve interdit de débat. Les humoristes se voient convoqués à s’expliquer avec les politiques. Le récente polémique entre Besson et Guillon est à ce titre intéressante: le ministre a demandé à être confronté à l’humoriste. « Faute de gout » pour le chroniqueur Didier Porte, « ils sont sur des champs différents ». Pourquoi Besson insiste t-il ? Parce les deux hommes se retrouvent sur le territoire médiatique. Besson veut attaquer Guillon car il ne se sent pas légitime. Le politique se confond avec le médiatique. La société du spectacle s’avère  totale.

La production de connaissance devient aujourd’hui confrontée à la pression politique et médiatique. Difficulté à porter des connaissances car la distorsion très forte. Des sociologues comme Didier Lapeyronnie explique qu’il réfléchit avant de produire ses travaux à leur impact sur les médias et la récupération politique.

Pourquoi toutes ces mises en perspectives sur la diffusion de la connaissance ? Tout simplement parce qu’elle joue un rôle essentiel d’arbitre dans les relations entre les individus. Le lien ne saurait être qu’émotionnel. Pourtant il le devient, nous inclinant au pire… Comme disait Bernard Stiegler à propos des marketeurs et des tv commerciales dans le documentaire « Le temps de cerveau disponible »  « Ces gens sont en train de détruire toute confiance, … ils sont en train de produire des individus désaffectés. » Et sans lien, ni confiance, pas de progrès.

(Photo: Rosiehardy / Flickr)

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