
-
Cette semaine, ça avait l’air simple, la thématique Tout Ça : »Ego ! ».
-
« Ego : nom masculin, latin.
Synonyme : moi, je. »
J’étais en joie.
Mais rien n’est simple, voyez-vous.
J’aurais pu pondre une playlist à base d’egotrips. Hop : un dizaine de morceaux de crâneurs, avec du hip hop dedans, pour faire dans l’image d’Epinal, et c’était réglé.
En fait non.
C’est que l’artiste et l’égo, c’est compliqué.
A première vue, l’artiste se la joue quand même un peu. Ha si : « Et moi ceci, et moi cela, et regarde comment j’assure, et regarde mon mal-être d’artiste, et moi c’est pas pareil, et blahblahblah… »
Ô, tragique méprise.
-
Derrière l’égo boursouflé de l’artiste, que trouve-t-on ?
Un artiste boursouflé de son importance. Soit, je vous l’accorde.
Oui mais derrière l’artiste boursouflé de son importance (travers encouragé par l’entourage, en général, hein, on va pas se mentir), que trouve-t-on ?
Un besoin d’exister. Si je vous assure (besoin boursouflé de son importance soit, mais tout de même).

Artiste, ce n’est pas un métier facile. D’ailleurs ce n’est pas un métier.
L’artiste a des états d’âme d’artiste. Car sous son corps d’albâtre d’artiste, il y a un coeur d’artiste qui bat, une putain d’âme d’artiste, tourmentée, évidemment, ou ça ne compte pas. L’artiste crâne pour masquer avec difficulté son statut de born freak (ben oui, il est différent, sinon il ne serait pas artiste).
Et il en faut du moi, du je, de l’égo, pour aller affronter une salle pleine.
Ou pire : une salle vide.
-
Le vide.
-
Mais si, le vide.
Le vide, enfin !
Vous savez, celui que l’artiste cherche à combler.

Si vous croyez que c’est facile d’être une star à l’heure où n’importe quel gougnafier muni d’une page Facebook, d’un compte Twitter, ou pire, d’un Skyblog, peut vous piquer la vedette.
« Génération Egocasting » paraît-il. Ha ils vont en prendre plein l’égo, les artistes.
Laissons leur le droit ,de se pavaner, de s’autoglorifier, de s’épancher, puis de s’emmerder dans leur bancale tour d’ivoire pendant qu’ils le peuvent encore.

-
Ecoutez donc la B.O. de la semaine vous raconter ça. MOI, perso, JE la considère fort réussie.
-
C’est pas pour dire, mais j’assure grave …
Bo Diddley : « I’m a man »
Dès son premier single, Bo Diddley assène cette sorte d’étalon de mesure de l’égotrip. Dans le genre, la chose est intemporelle. Et toc.
Blackstrobe : »I’m a man »
Comme l’égotrip de Bo Diddley s’est avéré intemporel, repris 50 ans plus tard par le duo Blackstrobe il gagne encore en hargne pour devenir une bien belle charge electropunk. Et retoc, donc.
-
… et c’est pas pour me vanter, mais je suis un Dieu du cul.
Johnny Guitar Watson : « Superman Lover »
Il est compliqué d’envisager plus poseur testosteroné que ce « Superman Lover ». Excellent morceau de soul laidback pour canapé deux places, au postulat fort simple : j’en ai dans le pantalon et je sais m’en servir.
-
Au fait, je vous ai déjà dit que je vous mettais tous à l’amende ?
Busta Rhymes : « Woo Haa!! Got You All In Check »
Le hip hop a fait de l’égotrip un exercice de style fondateur, parfois flamboyant, souvent vain, reconnaissons le. Néanmoins, lorsque Busta Rhymes vous affirme qu’il est le meilleur, on a tendance à le croire.
Beastie Boys : « Get It Together »
En matière d’égotrip, le second degré n’est pas le maître mot. Sauf chez les Beastie boys, vrais faux imbéciles heureux qui font de l’exercice une réjouissante moquerie semi neurasthénique et évidemment brillante.
-
By the way, je ne suis pas comme vous, et heureusement…
The Third Bardo : »I’m Five Years Ahead Of My Time »
Ça se la joue sévère dans cette pépite garage-punk sixties. « J’ai 5 ans d’avance et je vous emmerde ». Bien bien bien. Doit-on y voir la revanche amère du freak mal aimé ? Oui, un peu quand même.
-
… Je suis même trop bien pour vous, c’est dire…
Dogs: « Too much Class for the Neighbourhood »
Le groupe français le plus élégant de l’univers envoie chier son voisinage avec un aplomb qui force le respect. Notons, malgré l’accent consternant, la classe internationale de la chose et ce constat simple : ce n’est pas vous qui ne m’aimez pas, c’est le contraire.
-
Parce que MOI c’est pas pareil …
The Kinks : « Im Not Like Everybody Else »
Entre rage et deception, Ray Davies accouche de cette merveille pop à la profession de foi édifiante : « I don’t wanna live my life like everybody else ». Malédiction assumée, dira-t-on.
-
… vous ne pouvez pas comprendre.
The Who : « Behind Blue Eyes »
Roger Daltrey, beau gosse dans le genre blond à bouclettes et abdos tablettes, le révèle au monde effaré : derrière ses yeux bleu piscine, il y a une âme incomprise. Personne ne le croit mais le morceau est très joli. Et puis si ça se trouve c’était vrai, en plus.
-
Arrêtez de m’aduler, je vous dis que je crains.
Eels : « I’m a loser » (The Beatles)
Ecrite par un Lennon fatigué d’être aimé pour de mauvaises raisons (ha ces émois de people…) ce « I’m a loser » constitue un costume idéal pour le désabusé Mark Oliver Everett. Parfaite cover qui lui va comme un gant.
The Smiths : « Heaven Knows I »m Miserable Now. »
Morrissey a longtemps détenu le titre de champion incontesté du mal-être peu feint. De fait, l’intégrale des Smiths, quasi, fait état des difficultés qu’il éprouve à vivre en sa compagnie. Parfois c’est très joli.
-
Vous n’êtes RIEN, et je suis encore moins que ça.
Nine Inch Nails : « Only »
Chez Trent Reznor, le dégout des autres en général et de soi en particulier tourne à l’obsession depuis les débuts de N.I.N. D’autoflagellation en misanthropie galopante, Reznor n’aura cessé de lacérer son égo. Reste ce « Only » à peine rageur. « They’re is no fuckin’ YOU, they’re is only ME. » : fort suffisant mais pas si autosuffisant que ça, le slogan résonnerait presque comme un appel à l’aide adressé au vide (presque hein).
-
Heureusement, un plagiste m’explique la vie…
The Beach Boys : »Hang On to Your Ego »
Si vous pensez que les Beach Boys n’étaient qu’une bande d’imbéciles heureux, vous avez raison. Sauf un : Brian Wilson. Gros, moche, sensible, timide, névrosé. Le bonhomme aura enduré ses cons de frangins bien coiffés toute sa vie et livré malgré eux l’absolu chef d’oeuvre « Pet Sounds », album touché par la grâce, devenu étalon pop.
Parlez d’égo cabossé. Brian Wilson se méprisait, carrément.
Assez pour livrer ce joyau de sensibilité qui vous rappelle, à toute fin utile, que sans l’autre vous n’êtes rien.

6 Comments
Heureusement que t’as un livre en préparation parce que t’en aurais pas qu’on en serait frustré
J’aime beaucoup cet article.
Quel talent !
(avis : ceci est un trait d’humour)
Encore un article d’Olivier?
Je peux pas le sentir ce mec alors si en plus il est le sujet de son propre article
(avis : ceci est un trait d’humour)
je dirais même plus j’adôre cet article. du bon soin comme toujours, on ne s’en lasse pas !
Je vais pas répéter mon commentaire… Vous êtes sourds ou quoi dans cette baraque ?
Je suis soooortie
Bon pour Bo Didley et Black Strobe je suis juste trop vexé quoi…
Muddy Waters n’apparait pas dans cette liste et pourtant « Hoochie Coochie Man » est à l’origine de ces deux samples. Elle est classée 225ème parmi les meilleurs chansons de tous les temps par le magasine Rolling Stone là où « I’m A Man » est 369ème.
Quant à la réponse à « I’m A Man », par Muddy Waters intitulée « Mannish Boy » c’est juste MA chanson blues. Elle est classée 229ème.
Non pas qu’il faille considérer ce classement comme une bible (ces titres sont d’ailleurs bien trop mal classés à mon goût) mais je pense que Muddy Waters méritait sa place dans cette playlist.
Je ne résiste donc pas à l’envie de poster moi-même un petit live de « Mannish Boy » qui démontre la supériorité du maitre:
http://www.youtube.com/watch?v=w5IOou6qN1o
C’est mon avis et je le partage mais je respecte ton travail. La playlist reste de qualité