Draquila. La honte de l’Italie.

Le long métrage de Sabina Guzzanti était très attendu hier, en bas des marches du Palais des Festivals. Et pour cause, le ministère italien de la culture en a fait les critiques, et la promotion, sans même l’avoir vu. Pour Sandro Bondi, Draquila est « un film de propagande qui offense la vérité et le peuple italien dans son entier« . Il oubliait sans doute que le Festival de Cannes, comme l’a rappelé Thierry Frémaux au début de la séance, est indépendant. Un film boycotté, un membre du jury retenu de force en Iran ; le rôle des images a toute sa place durant ce Festival.

Vergogna. La honte. Voilà le maître mot de ce long métrage documentaire à la Michael Moore où, à travers le prisme du séisme du 6 avril 2009 à l’Aquila, S. Guzzanti dénonce la dérive de la démocratie italienne. Une dérive diffuse, latente, qui endort les citoyens à coups de propagande médiatique et d’hyper-communication de son duce Président du Conseil, Silvio Berlusconi. Pour l’une des personnes interrogées, ce phénomène est pire qu’une « dictature de la torture » comme l’Italie l’a vécue. Il perdure sans pouvoir être maîtrisé, et transforme peu à peu la démocratie en une « dictature de la merde« .

Explicitons. Un séisme dont l’imminence était connue de tous. 15 pompiers pour secourir 70 000 personnes. Un Président du Conseil au plus bas dans les sondages. L’occasion est toute trouvée et va servir le système dans son ensemble, c’est à dire, le gouvernement, le programme CASE de logements, et bien sûr la Protection civile, que Sabina Guzzanti accuse d’être le nouveau bras armé du gouvernement. Le résultat : des logements en pré-fabriqué, évalués au modeste prix de 2700 euros le mètre carré, pour reloger les habitants interdits d’accès à leurs maisons dans l’Aquila, par l’armée. Il a pourtant été prouvé que la ville, qui n’a pas été totalement détruite, pouvait facilement être réhabilitée et reconstruite. Mais vous connaissez bien la place de l’immobilier  et du dynamique secteur  de l’attribution de marchés publiques. On vous recommande un grand groupe, Cosa Nostra, très professionnels…

Bref. Le scandale a précédé le film et la presse a révélé les écoutes et les affaires de corruption relatives à l’Aquila. Silvio Berlusconi voulait transformer la Protection Civile en Société anonyme par actions. Sa mission est de gérer les urgences, et elle a surtout le pouvoir de débloquer facilement des fonds, et sans trop de contrôle, à partir du moment ou une situation est déclarée (à la discrétion du gouvernement)  »urgente » ou un événement « grand événement« . Une fois en place, comme à l’Aquila, elle exclut le maire, les citoyens, et toutes les autorités des décisions. Le gouvernement a toute latitude via le système des ordonnances, qui fait diverger le droit matériel du droit constitutionnel de manière éhontée. Guido Bertolaso, le chef de la protection civile, dont le beau-frère est semble-t-il un des employé du grand groupe immobilier cité plus haut, a été récompensé de ses loyaux services par un poste de ministre. Vergogna.

L’Aquila n’est qu’un exemple édifiant de la situation politique en Italie, où le système des copains et des coquins joue à plein sans que la justice n’ait véritablement les moyens d’agir, notamment en raison de toutes les lois d’immunité qui protègent le gouvernement et son Capo. Les citoyens ne peuvent agir que seuls. A l’Aquila, la tente sensée abriter le parti démocrate n’a jamais été ouverte, par exemple. On comprend mieux les initiatives comme le No-Berlusconi Day.

Draquila est un film-documentaire cinglant dont la réalisatrice a rejoint les nombreuses oppositions au système, Roberto Saviano en tête, dont le nouvel ouvrage, la Beauté et l’Enfer, vient de sortir, ou le comique Beppe Grillo. La honte, donc, et une question : est-il déjà trop tard ?

Pour plus d’informations sur le film : http://www.draquila-ilfilm.it/

Photo : Sabina Guzzanti avant la projection, Salle du Soixantième, Cannes

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