A la recherche de l’humour palestinien

Étudiante en histoire puis en langues orientales, c’est en 2005 que Vanessa Rousselot a eu l’idée de son documentaire : partir à la recherche de l’humour palestinien.
Quelle est la place du rire dans cette région du monde où le quotidien n’a rien de léger, qu’est-ce qui fait rire et il y a-t-il des limites à leur humour?
Vanessa commence à tourner quelques images au cours de sa dernière année d’études, qu’elle passe à Bethlehem.
De retour en France, elle montre à plusieurs personnes le résultat, croyant au potentiel du film. Les démarches pour trouver des producteurs, des diffuseurs et des financiers prendront près de 4 ans. Fin 2009, elle repart en Cisjordanie, accompagnée cette fois d’une équipe de tournage, pour réaliser son premier film « Blague à Part – un voyage en Palestine ».
Une autre manière de voir les palestiniens et le conflit.

Entretien avec cette jeune réalisatrice de 29 ans.

Comment vous définissez Blague à Part – un voyage en Palestine ?

Comme une quête en fait. C’est une quête dans laquelle je cherche si les gens rient, de quoi ils rient et de quoi ils ne rient pas. C’est un voyage… pas intérieur puisque je ne suis que le point de départ de l’histoire, ça n’est pas mon histoire. C’est un road movie parce qu’il y a des rencontres et que l’on avance dans ce que l’on cherche.

Et vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?

Je l’ai trouvé en partie. Je n’avais pas d’idées préconçues sur ce qu’il fallait absolument trouver mais ce qui est intéressant c’est les limites. Évidemment, comme partout dans le monde, les gens se marrent. En Palestine, peut-être même plus qu’ailleurs, il y a une culture des blagues qui est vraiment impressionnante. Tout simplement parce qu’il y a beaucoup de temps vides à remplir. Les blagues sont gratuites et ça peut se faire n’importe où, n’importe quand. Si j’ai choisi l’humour là-bas plutôt que, par exemple, en Bretagne, c’est aussi parce que je savais qu’il y a avait des limites à ça. Ce qui m’intéresse, c’est aussi à partir de quel moment ça n’est plus possible de rire.

Vous avez trouvé que l’humour avait une place particulièrement importante dans la vie des palestiniens ? Plus que dans nos vies par exemple ?

Oui, j’en suis convaincue. J’habite à Paris, je suis partie un jour avec ma caméra, comme ça, demander des blagues à des gens pour essayer et ça n’avait rien à voir ! C’est mille fois plus facile de faire ça à Ramallah qu’à Paris.

Les palestiniens racontaient des blagues facilement ou vous avez du faire face à quelques réticences ?

J’ai eu des gens qui en racontaient facilement, dès le début, et d’autres plus réticents. En 2005, j’avais commencé à filmer, toute seule, pour essayer. C’était la période des élections là-bas et donc il y avait plein de gens dans la rue, il y avait de l’entrain, une espèce d’excitation du fait que peut-être, des jours meilleurs étaient devant. Ce qui fait que des gens racontaient des blagues très facilement. Et là, quand j’y suis retournée, ça avait quand même un petit peu changé. On sentait qu’il y avait un peu plus de réticences, un peu plus de tensions que quatre ans plus tôt mais en dépit de tout ça, il y a toujours des gens qui en racontent facilement du premier coup parce que la culture est vraiment là.

On sait bien entendu que cette zone est en plein conflit, avez-vous rencontré des problèmes sur place pour que la caméra soit acceptée par les gens mais aussi par les autorités ?

Sur place, côté palestinien, je n’ai pas rencontré de problème. Certainement aussi parce que j’ai passé plus d’un an là-bas et j’ai fait un gros travail de repérages. Je connais bien les endroits et les gens avec qui on tournait.
Les gens en Cisjordanie ont un rapport très calme avec les caméras.
La difficulté est toujours plutôt côté israélien. Arriver là-bas, en repartir, faire sortir ses cassettes…mais ça s’est bien passé.

Les palestiniens ont, parait-il, le sentiment d’être abandonnés et l’impression que l’on ne parle jamais d’eux à l’étranger, c’est le cas ?

Oui, j’ai eu du mal à le croire vu que j’ai un peu l’impression d’être inondée de nouvelles sur cette partie du monde mais évidemment, de leur point de vue rien ne change. Ils ne se rendent absolument pas compte que l’on parle d’eux à ce point là.

Vous avez essayé d’avoir des personnes différentes dans votre documentaire ?

Il y a une partie du film qui se passe dans la rue et là c’est une question de rencontres. C’est le barbier par exemple, etc, bref des rencontres au hasard.  Et puis il y a des gens que j’avais repéré et dont je savais que c’était intéressant qu’ils soient dans le film.

Il y a notamment un anthropologue spécialiste de l’humour, Sharif Kanaana, c’est assez surprenant, comment avez-vous trouvé cette personne ?

Sur internet on peut trouver des articles qu’il a écrit sur l’humour palestinien ainsi que son livre, publié seulement en arabe. C’est un professeur d’université et un anthropologue connu spécialiste du folklore. Il habite Ramallah et il était partant pour le film. Je l’ai trouvé alors que j’avais déjà enclenché tout mon film. Le documentaire ne reposait pas du tout sur le fait qu’il existe, il est arrivé comme une sorte de confirmation qu’il y avait un vrai sujet et que ce n’était pas moi qui m’était emballée après avoir eu la chance de tomber sur quelques personnes drôles. Ça aurait été terrible ! Pour moi, c’était comme trouver le trésor.

De l’extérieur, ça parait presque surréaliste d’avoir un tel spécialiste mais au final, on comprend qu’il se sert des blagues pour mesurer le moral des palestiniens…

Exactement et il fait la différence entre les blagues avant la 1ère Intifada où le moral est très bas, pendant la 1ère Intifada où tout à coup ça remonte, etc… Il a des boîtes chez lui qui sont étiquetées : Intifada, Guerre du Golf, Processus de paix…et il sort de ces boîtes ces blagues. C’est assez magique, dès que quelqu’un lui raconte une blague, il l’écrit avec le nom de la personne, la date, le lieu. Il a commencé en 1987 et il a plus de 2000 petites cartes comme ça. C’est incroyable.

Lui aussi a vu une différence ces dernières années ?

Oui, il me disait, en octobre dernier, que c’était la 1ère fois depuis quelques mois qu’il n’avait pas de nouvelles blagues. Il entendait toujours des blagues mais qu’il connaissait déjà. Son hypothèse est que l’on fait des blagues quand on a un peu d’espoir, quand on peut spéculer sur ce qui va se passer or quand l’avenir est complètement bouché et bien ça n’inspire pas des vagues de blagues, comme il appelle ça. On montre ce côté-là dans le film aussi.
Il y a beaucoup de blagues qui sont très noires. J’ai montré des extraits, en cours de montage, à quelques personnes, certaines rigolent énormément à certaines blagues mais personne ne rie au même moment. On est plus ou moins habitué à rire de chose très noire.

Il y a des sujets dont ils ne parlent jamais dans les blagues ?

Oui, en tout cas dont ils parlent peu, « jamais » ça serait un peu exagéré. Les colons. Par exemple, les colons juifs d’Hébron, qui sont parmi les plus fanatiques, n’ont pas beaucoup de blagues sur eux. Pour l’anthropologue Sharif Kanaana, c’est parce que c’est un sujet sur lequel on ne peut rien faire. Les palestiniens n’ont aucun pouvoir pour arranger cette situation et donc ils n’en parlent pas dans les blagues. C’est un thème complètement bouché.

Quand vous y êtes retournée en 2010, certains palestiniens étaient plus inquiets ?

Oui, des gens me disaient à moitié en riant : « Non non, j’ai pas très envie d’aller en prison » alors que moi je leur demandai juste une blague !

On ressent ce climat où les tensions entre le Fatah, le Hamas, font qu’il y a un petit peu moins de liberté d’expression que ce qu’il y avait avant. Pourtant chez les palestiniens, il y a une vraie tradition de s’exprimer, de discuter… qui m’avait fascinée il y a quatre ans. Elle est toujours là mais malheureusement elle a été un peu amputée par la tension actuelle.

Est-ce que les Israéliens ont, de leur côté, conscience de cet humour en Palestine ?

Non, pas du tout. L’humour juif est extraordinairement riche et drôle. C’est un terrain, je ne peux pas dire d’entente, mais c’est vrai que ça surprend beaucoup les Israéliens. C’est un aspect des palestiniens qu’ils n’avaient jamais vu et qu’ils ne pouvaient même pas envisager. J’avais envie de faire un film que tout le monde puisse regarder. Sachant que les israéliens sont quand même épuisés par ce conflit, et n’ont, pour la plupart, pas envie de regarder des films sur les palestiniens. J’avais envie de faire un film qu’on ne regarde pas par bonne conscience, parce que c’est bien de se renseigner mais parce qu’on veut passer un bon moment.

Vous aimeriez que les spectateurs changent leur manière de voir les palestiniens après votre film ?

Évidemment mais je ne sais pas du tout à quel point ça peut se passer. Je pense que ça montre toute la diversité qu’il y a en Palestine. Ça montre que c’est une société comme ici, avec des riches, des pauvres, des gens plus ou moins traditionnels. J’ai l’impression que toute cette richesse de la société palestinienne, on ne la connaît pas. On a une image du palestinien très réductrice. J’espère en tout cas que le film – et je suis sûre qu’il réussira à remplir cette mission – donne l’impression de faire un voyage là-bas et de découvrir ces gens-là. On ne se doute pas que finalement l’on se ressemble autant.

La meilleure blague qu’on vous ait raconté ?

C’est une blague qui date d’avant la 1ère Intifada, qui montre un moral assez bas des palestiniens et qui a eu depuis plusieurs versions :

Trois chefs d’Etat meurent et vont au ciel, le premier, Bush, demande à Dieu « Mais alors, quand les USA seront le pays le plus puissant du monde ? » Dieu répond « Ça ne sera pas de ton vivant », Bush se met à pleurer, le deuxième, Saddam Hussein demande « Quand est-ce que l’Irak contrôlera le pétrole du monde entier ? », Dieu lui répond « Ça ne sera pas de ton vivant », Hussein pleure à son tour, et puis Yasser Arafat arrive et demande « Quand est-ce qu’on aura un Etat palestinien ? », Dieu se met alors à pleurer et dit « Ça ne sera pas de mon vivant »…

Est-ce que vous avez envie, dans les années qui viennent, de développer votre concept dans d’autres pays, arabophones ou non d’ailleurs ?

J’y pense et je me dis qu’humour et conflit sont deux thématiques qui se croisent. Ça serait très intéressant à faire ailleurs. Quand j’ai vu, depuis le début, à quel point ça pouvait faire rentrer dans un lieu et dans un conflit de manière aussi directe et intéressante, pourquoi ne pas le faire ailleurs ? Certes, je parle arabe mais je serai complètement prête à faire ça ailleurs. Ce ne sont pour l’instant que des projets mais c’est une possibilité.

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Le financement du documentaire est lui-aussi original. C’est d’abord la chaîne Planète qui a cru au projet et qui a investi plus que d’habitude. Mais leur apport et l’aide du programme média de l’Union Européenne n’ont pas suffit à financer l’intégralité du film. C’est donc vers Internet que les producteurs d’EO Prods se sont tournés et notamment vers le site Touscoprod, qui permet aux internautes de financer des projets cinématographiques. Après près d’un an sur cette plateforme, ce sont plus de 400 coproducteurs qui ont permis au projet d’avancer. Il manque encore un peu d’argent, si vous souhaitez participer au financement, contactez les producteurs à : info@eoproductions.net

Le documentaire devrait être diffusé courant octobre ou novembre sur Planète.

6 Comments

  1. Guedj:

    Bonjour,

    Je viens de lire avec interet votre experience en Palestine…
    Je suis Franco-Israelien et je réside en Israel.
    Je dois me rendre a Ramallah et je ne manquerai pas d’avoir une pensée pr votre travail effectué.
    Cordialement.
    Alain Guedj

  2. article génial, un peu d’espoir et d’optimisme !

  3. Louiza:

    Très belle bande annonce, vraiment ! Les images sont superbes et donnent vraiment envie. J’aime cette thématique, qui semble légère à priori mais qui traite la société dans sa profondeur. On ne parle de nos jours dans les sondages que des baromètres de l’humeur des français, quel meilleur moyen de mesurer cela que d’évaluer l’humour et la capacité à rire d’une population. ça m’a l’air d’être du joli boulot en plus, bravo.
    J’ai hâte de le voir, chapeau mademoiselle.

  4. Xhrestouf:

    Merci, pour ce bol d’air dans l’enfermement des palestiniens! … je les connais ils sont beaucoup d’humour… malgré tout!
    C’est l’esprit IBM qui les aide beaucoup à supporter les problèmes et le fait de ne rien voir à l’horizon!
    IBM: c’est à dire
    Inch Allah! Boukra! Maalech! 3 mots qui rythment souvent leurs phrases
    Si Dieu le veut!… Demain!… C’est pas grave!…!

    Grâce à Dieu! Ca les aide (Alhamdoulillah)
    Merci

    Al hamdou lillah

  5. jerome wallut:

    Bonjour

    merci pour cet article . quand peut on voir ce documentaire ?
    sur le net ?

    connaissez vous le webdocumentaire « gaza / sderot ?
    vous devriez prendre contact avec leur producteur.

  6. @ Jérôme
    Le documentaire devrait être diffusé début novembre sur Planète. Pas de diffusion sur Internet en intégralité, seulement quelques extraits pour l’instant.
    Pour plus d’informations, allez faire un tour sur leur page facebook :  » (No) Laughing Matter- the film (blagues à part) »
    Je ne connais pas le webdocumentaire dont vous parlez, je vais regarder ça,
    à bientôt sur Tout ça!

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