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J’irai dormir à Kibera
Kibera. Les photos de JR Art, le fameux chemin de fer dans « The Constant Gardener », et tant d’autres images. Se loger, ça peut aussi être difficile au quotidien. Problèmes d’eau, d’électricité, ou de voisinage (des zones ont été partiellement détruites pendant les violences qui ont suivi l’élection présidentielles de 2008), on a voulu savoir…
Gilbert Nyangor est né et vit à Kibera. Il est étudiant en relations internationales au Kenya Polytechnic University College et a bien voulu répondre à nos questions sur Kibera.
Comment décrirais-tu Kibera en quelques mots ?
Kibera est le plus grand squat lieu d’habitat informel d’Afrique Centrale et Orientale, et au-delà de l’attraction touristique qu’il constitue, 900 000 personnes y habitent actuellement.
La caractéristique de nombreux bidonvilles est d’être déconnectés du centre ville. Comment se situe Kibera par rapport à la capitale, Nairobi ?
Kibera est dans le quartier de Southlands et est en fait très bien relié au reste de la ville, notamment parce que la plupart des ouvriers et des gens qui travaillent en ville viennent du slum. Je ne pourrai pas aller jusqu’à dire que c’est une ville dans la ville car il manque un certain nombre d’équipements, mais les habitants le considèrent comme une République, depuis que le représentant de Kibera au Parlement (Raila Odinga) est devenu Premier ministre !
Considérant la taille de Kibera et le nombre de personnes qui y vivent, induisant un certain degré d’urbanisation, le terme « slum » est-il toujours approprié ?
Dans un slum, les rues sont sales, les logements surpeuplés et faits de bric et de broc. Je n’utiliserais pas ce terme pour Kibera, car il est très négatif, surtout à notre époque. Et qui plus est, il y a de très belles et spacieuses maisons construites en dur à Kibera, ainsi qu’un réseau de routes, et des personnes au niveau de vie plus que confortable ! certaines habitations sont très concentrées et la surface inutilisée est due à une planification et des plans d’urbanisation insuffisants de la part du gouvernement kenyan et du conseil municipal. C’est là une des caractéristiques de ce qu’on nomme un bidonville…
Et les habitants de Kibera ? Comment perçoivent-ils cet endroit ?
Bidonville ou pas, ils sont confrontés au quotidien à l’insécurité, à la discrimination, au chômage, au crime, à la drogue et à la prostitution. Et bien sûr, le principal défi à relevé est celui de la pauvreté ! La plupart des habitants vivent dans ce qu’on pourra nommer habitat informel faute de pouvoir loger ailleurs à Nairobi, où les loyers sont de plus en plus élevés. Comme ils arrivent des zones rurales du Kenya, ils ne considèrent pas Kibera, où l’eau et l’électricité sont disponibles, comme un bidonville. Mais avec un dollar par jour et des familles de trois à cinq enfants, le quotidien est difficile. Je vis à Kibera, et comme nombre d’autres habitants, je suis fier de cet endroit. Mais pour y avoir vécu toute ma vie, je vous assure que la vie y est rude, et chaque jour apporte son lot de difficultés pour rester en vie! C’est encore plus compliqué lorsque vous travaillez dans les quartiers aisés de Nairobi et que vous devez rentrer le soir à Kibera ; ce sont deux mondes à part…
De nombreuses ONG et organisations internationales ont mis en place des programmes pour améliorer le développement urbain de Kibera et la vie de ses habitants. Les changements sont-ils perceptibles ?
Il y a plus de mille ONG qui s’activent à Kibera et dans d’autres endroits de la ville, mais leur rôle auprès des habitants est parfois contestable. Un certain nombre de ressources (financières, main d’oeuvre, matériel) sont dédiées à Kibera pour des projets de développement, mais il arrive souvent qu’elles soient dépensées dans un tout autre but, certaines ONG estimant que les habitants de Kibera ne méritent pas ces ressources. Beaucoup, qui vivent dans les zones luxueuses de la ville, n’ont que faire de Kibera et l’assument très bien : “ most of us are here to work but the situation on the ground is different! These people living in the slums deserve nothing but sympathy! But why should we spend a lot of money taking ‘care’ of people who don’t ‘care’ about themselves? I feel comfortable working in the poor neighborhoods and living in the suburbs”. (Propos informels tenus lors d’un déjeuner avec des officiels)
Beaucoup se contentent de tourner dans leurs 4×4 estampillés UN, escortés d’agents de sécurité, faisant des promesses qu’ils ne tiendront pas, et copinant avec le gouvernement dans des affaires plus ou moins honnêtes… A moins que leur mentalité ne change, je ne pense pas qu’elle seront à mesure d’aider les habitants. Le changement interviendra véritablement lorsque les habitants de Kibera auront l’opportunité d’appliquer au slum ce pour quoi ils ont étudié, et de donner aux jeunes générations les moyens et la motivation de contribuer au développement de cet endroit. Ils doivent travailler ensemble et faire preuve de davantage d’humanité. Cela prendra du temps de changer les habitudes de vie mais l’éducation et la sensibilisation pourront contribuer à un avenir meilleur pour les générations futures.