Je me souviens de ce petit bout de campagne. De ce village d’autrefois, pourtant pas si lointain. J’avais dix ans. Il y avait ce couple d’épiciers sur la place du village. Ils faisaient la place du village. Ils étaient le Starbucks, le Carrefour market et la permanence de la mairie.
Nicole et Jean. Ils faisaient leur métier avec envie de bien faire et souci des autres. Pas par dévouement, un peu par intérêt, mais surtout par enthousiasme et curiosité de l’autre.
Il y a des gens qui font leur métier par défaut. Beaucoup tombent dedans par hasard. Mais eux avaient trouvé la fonction qui permettait de vivre leur passion, celle de l’autre et de l’humain.
Ils n’étaient pas seuls dans le village. Il y avait le boucher qui nous racontait des histoires drôles. L’électricien toujours souriant (une vraie « banane » à la Risoli), qui devait avoir quinze références à tout casser (de la cuisinière à la lampe torche), et la vendeuse de vêtements…. Bon, la boulangère n’était pas sympa, la preuve que tout n’est pas idyllique.
« J’ai l’impression que c’était hier. Que c’était il y a cent ans… »
La globalisation a fait son oeuvre. Comme un lavomatic des cultures et des attitudes. Aujourd’hui, il y a un Mac Do partout, et chez Carrefour, on entend des leitmotiv sans arôme « Bonjour, X à votre service, que puis je faire pour vous être utile? »
Et l’authentique? (dans tout ça…).
Dans le rush du monde moderne, celui de la vitesse et de l’immédiateté, une chose me semble lointaine: la justesse. J’aimerais revoir Nicole et Jean et leurs figures bonhommes. Non parfaites mais résultats du poids des ans. Non pas des ans, des expériences plutôt. Les preuves qu’une personne est déjà le produit d’actes, plus ou moins bien faits. Et de sa sincérité, surtout…
Ils travaillaient durs (une épicerie de campagne, ça ne vit pas sur l’or non plus) mais ils n’étaient pris pas pris par le rythme 24H/24, la pression de l’instant qui pousse à l’oubli de soi.
Ce n’était pas toujours la bonne humeur, mais ils étaient en prise avec leurs émotions. Les zygomatiques n’étaient pas coincés en rictus de bienséance.
Le temps volé fait penser… au temps volé. La pression du quotidien empêche parfois (?) de vivre son rythme d’expérience. Je serais curieux de les voir sur la scène d’aujourd’hui. Ils seraient peut être apeurés comme un chien perdu sur le périphérique. Ou au contraire d’humeur badine sur le rush du monde. Ils seraient peut être même stars des médias, par leur aspect vintage, débonnaire… (Ca vous parait drôle? Et Susan Boyle alors…?)
Quelques gestes me reviennent en mémoire. L’installation des cageots le matin, en devanture. Le sourire bonhomme de Jean en entrant. La voix chantante « Il vous faudra autre chose, mon petit poulet? ». Et le silence concentré quand le grand père parlait, témoin authentique d’une attention portée à l’autre.
Quelques gestes peuvent avoir leur importance dans une histoire. Ils peuvent transmettre la vaste gamme des émotions et des itinéraires.
Je ne sais même pas s’ils sont encore vivants. Mais, je suis sur qu’il y en a des milliers comme eux dont on ne parle plus. Sur la place du village où on devenait soi à côtoyer les autres. Un peu de vérité des sentiments s’en est allé on ne sait où…

lu 1279 fois by 565 lecteurs


