Dans la lignée de la polémique enflammée sur l’objectif d’intégrer 30% de boursiers d’ici 2012 dans les Grandes Ecoles françaises, le New York Times a saisi l’opportunité d’une interview de Richard Descoings pour porter un regard très sévère sur la (non)diversité des Grandes Ecoles françaises et les défaillances de notre « méritocratie aveugle aux différences de couleur, religion ou origine ».
Vivant dans une ville (Washington, DC.), qui contient trois des universités parmi les plus chères et les moins ouvertes à la diversité du pays, où pourtant 57% de la population est noire et où 20% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, je n’ai pas pu résister à un humble droit de réponse !
Tout d’abord, Français et Américains ne parlent pas de la même chose sous le vocable « diversité ». Aux Etats-Unis, c’est très simple, la » diversité » est synonyme de diversité culturelle, ou ethnique, et non pas socio-économique. Ceci est en partie justifié car des corrélations fortes existent entre l’origine ethnique et le niveau social à un niveau agrégé. Si la situation socio-économique des minorités perd progressivement de son homogénéité, et si beaucoup parmi les minorités rejettent un mode d’identification ethnique par ailleurs lui-même de moins en moins adapté au métissage croissant de la société américaine, il n’en reste pas moins que les inégalités, notamment de revenus, sont encore fortement liées à l’appartenance à telle ou telle minorité. Par exemple un homme asiatique de + de 25ans détenant un Bachelor degree ou plus, gagne en moyenne 203% de plus qu’une femme hispanique !
D’ailleurs, ce système fondé sur la diversité ethnique ne fonctionne pas si mal et les derniers chiffres encourageants du Department of Education sont là pour en témoigner[1]. Mais le problème est le suivant : en focalisant le débat sur la diversité ethnique ne s’attaque-t-on pas au symptôme plus qu’à la maladie en elle-même? Y a-t-il vraiment « diversité » quand quelques étudiants noirs, asiatiques, hispaniques se retrouvent à George Washington University où la scolarité coûte 55 000 dollars par an ? Dira-t-on qu’Harvard promeut la diversité alors que 75% des étudiants proviennent de 20% des foyers les plus riches des Etats-Unis ?
Le vrai problème des universités américaines n’est pas d’accueillir plus d’étudiants issus des minorités, mais d’éviter une reproduction sociale des élites qui tendent à être aussi bien wasps qu’asiatiques ou noires. Or sur ce point soyons clair : la mobilité intergénérationnelle des revenus, des salaires et de l’éducation, est presque inexistante aux Etats-Unis !
A l’inverse, l’influence de la situation socio-économique des parents sur la performance des élèves dans l’enseignement secondaire et supérieur est particulièrement forte et tout le système scolaire, qui n’est accessible qu’aux enfants ayant hérités d’un patrimoine économique et culturel immense, reproduit tout en autant qu’il justifie les inégalités sociales. En bref, au-delà de la diversité ethnique, se sont les politiques de promotion de la mobilité sociale qui sont en faillites _ ce qui explique en partie le creusement abyssal des inégalités[2]_ alors que le débat se focalise sur les différences culturelles, l’origine ethnique, l’identité, etc…
En d’autres termes, aux Etats-Unis les politiques de la diversité s’apparentent à un voile d’ignorance, un voile masquant la prégnance des inégalités sociales et rabattant la justice sociale sur des notions d’« identité culturelle », de « race » mal définies sinon entièrement chimériques. Alors pourquoi une telle attraction vers la diversité culturelle dans ce pays?
Au-delà de l’histoire de ce concept étroitement liée à celle de la lutte pour les Civil Rights, c’est d’abord et avant tout parce que la majorité des Américains n’aime pas les « classes sociales ». Que ce vocabulaire déterministe et marxisant ne passe pas au pays du Self-made man et de la liberté, cela n’a rien d’étonnant. Ainsi dans les différents sondages, on observe qu’environ 80% d’entre eux se placent dans la « classe moyenne » refusant de se considérer « riche » ou « pauvre » !
Les Américains aiment croire que des « identités culturelles » abstraites les séparent, mais ce qui pouvait être encore vrai dans les années 1960, n’a plus grand sens aujourd’hui. Plutôt que de constater que ce sont leurs comptes en banque qui expliquent la plupart des réussites ou des échecs, ils préfèrent louer le multiculturalisme et célébrer la grande messe des différences de couleurs! L’hypocrisie du combat pour la diversité, bien souvent, n’est rien d‘autre qu’un hommage que les riches rendent aux pauvres !
Comme l’explique Walter Benn Michaels, il est plus simple d’aimer les différences entre noirs blancs, asiatiques et hispaniques, d’en faire même un instrument de distinction/reconnaissance sociale, plutôt que d’aimer les différences entre riches et pauvres (à défaut de les combattre) ! A quand le Musée des Pauvres sur le Mall de la capitale entre celui de l’holocauste, des afro-américains et des amérindiens ?
Nous vous méprenez pas, nous avons énormément à apprendre des américains dans le domaine de l’enseignement et de la recherche, ne serait-ce que dans la mesure où ils sont les leaders incontestés au niveau mondial. De même, chercher à défendre à tout prix les universités ou les Grandes Ecoles françaises n’est pas sérieux. Simplement, il faut resituer dans son contexte la vision très américaine de ce problème qu’on aimerait nous faire croire so french….
[1] la proportion d’étudiants appartenant aux groupes ethniques minoritaires a augmenté de façon significative dans les universités américaines. En 2008, ils étaient plus de 6.3 millions : 2,2 millions d’étudiants d’origine afro-américaine, passant de 9% à 14% entre 1990 et 2008, 3.3 millions d’étudiants hispaniques, de 6% à 12% et 1.3 millions d’étudiants d’origine asiatique, de 4% à 7% sur la même période.
[2] En 1947 la différence de revenu entre les 20% les plus riches et le reste de la population était de 24 000 dollars ; en 2005 elle était de 75 000 dollars.

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La diversité, voile d’ignorance http://bit.ly/ctVLtn
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